De la cour aux honneurs

Cour d'Honneur@L. Philippe

Cour d’Honneur@L. Philippe

Ils sont quatorze, de douze à soixante-douze ans, assis bien sagement en demi-cercle dans l’impressionnante Cour d’Honneur du festival d’Avignon. Le titre du spectacle Cour d’Honneur de Jérôme Bel. Sept hommes et sept femmes normaux, des obscurs, des sans-grade, des spectateurs autrement dit, neuf enseignants, une infirmière, le médecin du festival, un projectionniste du cinéma Utopia, un étudiant et une graphiste. Un panel qui représente, finalement, assez bien le public du festival.

En 2011, une annonce était glissée dans le programme du Festival : «En vue de la pièce qu’il prépare pour la cour d’honneur du palais des Papes en 2013, Jérôme Bel souhaite rencontrer des spectateurs ayant assisté à un ou plusieurs spectacles dans ce lieu depuis la création du festival. Il les recevra à l’école d’Art, sans rendez-vous, de 15 à 17 heures, du lundi 11 au vendredi 22 juillet, sauf samedi et dimanche.».

Maintenant les voilà sur scène, avec leurs sacs, leurs petites laines, devant faire face aux deux mille paires d’yeux qui les regardent. Ce n’est pas rien.

Galerie photo de Laurent Philippe

Fidèle à la recette déployée sous de multiples facettes depuis Véronique Doisneau, qui mettait en scène la vie ordinaire d’une danseuse du corps de Ballet de l’Opéra de Paris, au fil du spectacle, chacun raconte, dans l’ordre, en partant du jardin vers la cour, son expérience marquante de la Cour d’Honneur. Chacun d’entre eux donne son nom, son âge, sa profession et y va de son souvenir. Il y a Virginie qui nous fait sourire avec les fenêtres en PVC voulues par Christoph Marthaler, Jacqueline, 72 ans, qui nous bouscule avec son Antigone, celui qui, trop impressionné offre son témoignage en vidéo, la fille de 12 ans qui rejoue son rôle dans Enfant de Boris Charmatz,  Adrien, 28 ans qui avoue sa difficulté avec Tchekhov dont le théâtre lui paraît des « feux de l’amour pour bourges russes » mais qui se fait rattraper par (A)polonia signé par Warlikowski… et du coup, Maciej Stuhr revient avec son monologue des Bienveillantes extrait d’(A)pollonia. La suite du spectacle continue sur cette lancée, un souvenir, et parfois, l’irruption de la scène en question. On pourra ainsi revoir Antoine Le Ménestrel, escalader à mains nues le mur du fond (Inferno de Castellucci), Agnès Sourdillon qui revient jouer une scène de l’Ecole des femmes. Isabelle Huppert en direct de Sidney par Skipe pour un monologue de Médée, et Samuel Lorfœuvre  qui danse comme on rêve quelques minutes d’un Wolf d’Alain Platel qui n’a jamais connu La Cour, grève des intermittents oblige…

Galerie photo de Laurent Philippe

Et puis il y a les spectacles, les plus grands, peut-être, qui ne restent que dans les yeux de ceux qui les ont vu : Le Soulier de satin d’Antoine Vitez, Nelken de Pina Bausch, Antigone

Tous témoignent de leur amour du spectacle, jusqu’à vouloir mêler ses cendres au sable de la Cour.

L’ensemble est émouvant, voire poignant, parfois hilarant, et, on peut reconnaître à Jérôme Bel un vrai talent de direction d’acteurs, d’autant que l’essentiel des échanges – et donc de la mise en scène –  entre les amateurs et Jérôme Bel ont eu lieu – m’a-t-on confié – par Skype ! Une réussite, donc.

Retrouve-t-on pour autant l’ambiance de la Cour d’Honneur ? Sans doute pas, puisque, derrière le titre, se cache un hommage (appuyé ?) à Hortense Archambault et Vincent Baudrillier, d’où certainement aussi ce choix de pièces – dont on sait que, de même que pour les catalogues raisonnés, il définit une esthétique –  opéré par Bel (Warlikowski, Romeo Castellucci, Charmatz, Anne Teresa de Keersmaeker, Alain Platel, Jan Fabre).

Par contre, on pourra tout de même reprocher à Jérôme Bel une certaine démagogie (mais est-il possible de l’éviter dès que l’on fait monter sur scène – et pas n’importe laquelle – des amateurs ?) et une facilité un peu paresseuse, qui consiste à utiliser les gens pour ce qu’ils sont… Sans poser pour autant un regard critique sur les raisons de leur présence.

Agnès Izrine

Du 17 au 20 juillet 2013 – Cour d’Honneur, festival d’Avignon

Distribution

conception et mise en scène Jérôme Bel
assisté de Maxime Kurvers

avec les spectateurs Virginie Andreu, Elena Borghese, Vassia Chavaroche, Pascal Hamant, Daniel Le Beuan, Yves Leopold, Bernard Lescure, Adrien Mariani, Anna Mazzia, Jacqueline Micoud, Alix Nelva, Jérôme Piron, Monique Rivoli, Marie Zicari
et les interprètes Isabelle Huppert, Samuel Lefeuvre, Antoine Le Ménestrel, Agnès Sourdillon, Maciej Stuhr, Oscar Van Rompay

extraits des textes :
Médée d’Euripide, traduction française Myrto Gondicas et Pierre Judet de la Combe
Le Prince de Hombourg d’Heinrich von Kleist, traduction française Jean Curtis
Les Bienveillantes de Jonathan Littell, traduction polonaise Katarzyna Kaminska-Maurugeon
L’École des femmes de Molière

musiques :
Philipoctus De Caserta (Codex Chantilly)
Scott Gibbons
Wolfgang Amadeus Mozart
Richard Wagner

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