Les « Danses privées » de Colombie

Connaissez-vous Jorge Holguín Uribe? Ce Colombien, qui est passé par Israël, le Canada, l’Allemagne et le Danemark, a su combiner les sciences et les arts, jusqu’à sa mort précoce en 1989. C’était l’époque où de grands artistes mouraient du sida. Noureev, Bagouet, Lagarce, Copi etc. etc. Et donc Uribe, aussi. A Bayonne, aux Translatines, le Colectivo Matacandelas, une compagnie de danse-théâtre installée à Medellin lui a rendu un hommage fulgurant et controversé. Et même posthume, la découverte d’Uribe est excitante car il y a là une lumière qu’on a envie de refléter.

Les Translatines, qui ont désormais 31 éditions au compteur, organisées à Bayonne, Biarritz et Anglet par le Théâtre des Chimères, sont l’équivalent hispanophone des Francofolies et largement consacrées au théâtre de texte. Mais la danse et la performance peuvent s’y glisser. Aussi, on a donc pu découvrir Las danzas privadas de Jorge Holguín Uribe, une œuvre kaléidoscopique portée par dix interprètes qui sont autant comédiens que danseurs, voire chanteurs et musiciens. Cette vocation protéiforme n’est autre que le reflet de la personnalité de l’Uribe en question, qui s’était lancé dans une carrière scientifique de premier plan.

Galerie photo de Guy Labadens

Mathématicien, écrivain et dessinateur, venu à la danse-théâtre à travers un chemin qui l’a mené d’un regard scientifique vers le théâtre, Uribe comptait dans son arbre généalogique l’un des premiers présidents de la République de Colombie. « Arts et mathématiques », tel fut le sujet de sa thèse, en 1974. Mais il est décédé du sida à l’âge de trente-six ans, en 1989. Le spectacle de Matacandelas s’emploie à restituer sa fulgurante vitalité. Et il échoue, nécessairement.  Car l’échec n’est autre que le sujet même de ce voyage dans la pensée et la pratique d’Uribe (interprété par un Juan David Toro captivant car fatalement expressionniste).

Exercices bauschiens

Les textes du spectacle reprennent, entre autres, le journal intime d’Uribe et son manuel intitulé Danzas privadas. Aussi, le collectif nous amène au cœur de quelques exercices de sa méthode, sous forte influence bauschienne, pour quelques délicieuses expériences démontrant  comment les gestes de la vie quotidienne se transforment en danse. Et même si son manuel a été initialement publié au Canada sous le titre de « Private dances », il faut aujourd’hui entendre dans Danses privées également un retentissant « privées de ». Privées  de mouvement, avant de perdre Uribe lui-même. Affaibli par la maladie, le corps ne suit plus. Face au sida, la danse devient un concept pur. « Sans danse, nous n’aurions pas eu d’Aristote », note Uribe.

Galerie photo de Guy Labadens

Mais le spectacle n’est pas avare en facéties curieuses. Apparaît un maître de ballet italien à la perruque poudrée qui maltraite ses élèves. Et le rappel historique se poursuit, dans une série de tableaux exotiques, comme dans Casse-Noisette. Le lien est cependant vite établi avec Uribe, lui-même un fervent voyageur ayant vécu en Israël, au Canada et en Allemagne, et ayant affectionné l’Egypte.

Du non-finito

La Colombie, terre dépositaire  de  l’histoire de la danse européenne, suit à son rythme. « Depuis 2000, on y voit des créations en théâtre et danse qui abordent le thème du sida », explique Cristobal Pelaez, le doyen du  collectif Matacandelas. Las danzas privadas…  relate le désarroi et l’incompréhension face à une maladie nouvelle et immorale. On revit la douleur des proches, leur quête d’un remède-miracle et leurs derniers espoirs, placés dans des chimères : « Dormir la tête vers le nord, ne pas utiliser du dentifrice… »

Galerie photo de Guy Labadens

 

Cette œuvre en lambeaux est jetée sur le plateau tel un énorme vertige de souvenirs  et de désirs qu’on voudrait maîtriser par une approche scientifique. Il n’y a donc pas de spectacle de danse à proprement parler, mais une pièce à propos d’un chorégraphe, créée par une troupe qui a pour but de réunir les langages artistiques, un peu comme dans la tradition créole qui fait, elle aussi, partie de l’héritage en Colombie, à travers la culture afro-colombienne, ici évoquée par des tambours. Et pourtant, les tableaux chorégraphiques évoquent plutôt le Bauhaus.

Quand les cultures et les époques, les récits et les émotions s’entrechoquent aussi radicalement, on ne se rapproche pas forcément de l’idéal d’Uribe. Celui-ci, en futur Bagouet du continent d’en face, voulait « créer un spectacle pour rendre la danse accessible à tous. » Mais à l’arrivée, les gouffres sont au moins aussi puissants que les forces de cohésion. Que faire face à une pièce qui ne cesse de nous échapper? Il faut ici plutôt accepter l’idée du non-finito, de l’inachevable face à la mort, sur la voie indiquée par Uribe. Quand il apprend qu’il est séropositif, il refuse toute idée de suicide ou de résignation, pour profiter d’autant plus du temps restant, fidèle à sa manière de voir l’existence, laquelle sonne si juste par rapport à l’Amérique latine: « La vie est d’une terrible beauté. »

Thomas Hahn

12 au 19 octobre 2013 – Les Translatines

Pour ceux qui aiment lire l’espagnol, pour en savoir plus sur le collectif Matacandelas et sur Jorge Holguín Uribe :

http://www.matacandelas.com

http://es.wikipedia.org/wiki/Jorge_Holguín_Uribe

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