Teshigawara, Brown, Kylián à l’Opéra de Paris

Avec un programme qui réunit trois auteurs aussi dissemblables que le sont Saburo Teshigawara, Trisha Brown et Jiří Kylián, on n’aurait pas immédiatement parié sur l’unité de la soirée. Pourtant, ce sont les subtiles correspondances entre trois pièces créées à des moments très différents qui irriguent la tonalité générale de ce spectacle, placé sous le sceau du secret, du sacré et des ténèbres. Dans Darkness is hiding black horses, pièce tout juste créée pour ce programme, Saburo Teshigawara s’attache à rendre visible l’invisible par le surgissement de la danse. Laissant sourdre du fond de l’obscurité la lueur du souffle, fumeroles d’une présence évanescente soulignée par la soudaineté d’un geste. La première image qui fait d’Aurélie Dupont une apparition qui s’évapore aussitôt pour n’en laisser que sa rémanence rétinienne est en ce sens, littéralement saisissante. Tout comme le bras de Nicolas Le Riche qui se lève, tranchant d’un coup l’espace qui le met au jour, tandis que Jérémie Bélingard semble émerger en tournoyant de sombres limbes. Bâtie comme une rêverie sur l’opposition de forces obscures et vitales, symbolisée par ces « chevaux noirs, retenant leur souffle, à l’affût » les danseurs, s’enroulent et se déroulent en fluides inclinaisons, se délient et s’enfuient, au son de cavalcades lointaines ou seulement imaginées, de respirations équines, et de bruits étranges.

En dernière partie, Jiří Kylián englobe dans Doux mensonges les ombres et la lumière, la vérité et le mensonge, le caché et le révélé. La chorégraphie sur scène dialogue avec le refoulé scellé dans le ventre du Palais Garnier, sous la scène  où danse et chants deviennent de sombres mystères projetés sur le mur noir, comme sur l’écran de notre inconscient. Les deux couples formés par Alice Renavand et Stéphane Bullion d’une part et Eléonora Abbagnato et Vincent Chaillet d’autre part sont absolument parfaits et brillent de leur mille feux dans ce répertoire qui leur va comme un gant. La scénographie et les lumières de Michael Simon sont toujours aussi somptueuses et Les Arts Florissants dirigés par Paul Agnew donnent aux madrigaux de Monteverdi et Gesualdo toutes leurs sombres splendeurs.

Entre les deux, Glacial Decoy (que l’on pourrait traduire par « leurre » ou « appât glacé » joue également sur ce trouble que produit le voilé dévoilé, laissant une part de la chorégraphie dans le champ du visible et une autre hors-champ. Extrêmement bien dansé par Laurence Laffon, Caroline Robert, Letizia Galloni, Juliette Hilaire et Miho Fuji, cette pièce majeure de Trisha Brown et Robert Rauschenberg n’a rien perdu de sa délicatesse et de sa transparence, ni de sa capacité à « rincer » le regard. Les danseuses, comme connectées par un fil temporel, qui se suivent comme les images d’une Amérique profonde et disparue de Rauschenberg, fabriquent un nouvel imaginaire, de vrais « instantanés » corporels dans le flux d’un mouvement incessant qui tend vers l’illusion glacée, sinon glaciale.

Agnès Izrine

31 octobre 2013 – Opéra National de Paris /Palais Garnier

Jusqu’au 14 novembre 2013.

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