DD Dorviller, pas à pas

 La chorégraphe américaine montre, entre cour et jardins, comment une danse recrée par elle-même son contexte

En mai 2014, DD Dorviller se verra offrir un mois entier de carte blanche par Danspace Project à Sant-Mark’s Church, lieu emblématique des avant-gardes chorégraphiques new-yorkaises. Cela est annoncé à la façon d’une rétrospective, concept plutôt issu du champ des arts visuels, qui fait aujourd’hui florès dans celui de la performance et de la danse-performance.

 

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Il y avait un avant-goût de cela, dans l’accueil de la chorégraphe américaine par le festival Entre cour et jardins à Dijon. Dans le Jardin de l’Arquebuse, le Catalogue of Steps de DD Dorviller s’est présenté comme la réponse de cette artiste au risque de banalisation de ce concept, sous forme d’un pas de côté et sur le ton sagace et enlevé qu’on lui connaît.

Plutôt qu’un enchaînement célébrant des moments majeurs de son parcours, DD Dorviller s’est ingéniée à redistribuer les cartes parmi plus de 300 fragments tirés de vidéos de ses œuvres entre 1990 et 2004. Non sans humour, la chorégraphe rappelle l’étonnement qui a toujours été le sien, lorsque au fil des ans, on ne cessa de l’interpeller à propos d’une supposée disparité d’écritures qui caractériserait ses pièces successives. Cela quand, à l’inverse, elle était convaincue de creuser plutôt obstinément un sillon.

Son parti consiste aujourd’hui à retenir de purs éléments d’écriture du mouvement, déconnectés de tout les paramètres de scénographie, musique, voire dramaturgie, et généralement de contexte, auxquels ces éléments étaient rattachés dans leurs formes d’origine. Une sorte de méta-chorégraphie, neutre, les relie aujourd’hui, dans une danse de pas, confiée à trois danseurs.

Uniformisés dans un accoutrement de collants noirs, gabardines et bonnets,  ces trois interprètes du Catalogue of Steps se détachent en silhouettes proches du burlesque, non sans faire songer à quelque personnage de Jacques Tati. Sans qu’on s’y attendît, une grande homogénéité formelle émane en fait des leurs évolutions, sur la base de pas très enlevés sur un tempo vif, mis en série par brèves répétitions, inversions, inter-calages et reprises à rebours, unissons furtifs, rhétorique incisive et vivacité des membres, bascule des plans, inclinaisons des bustes, et compositions très plastique et mobile des espacements.

Ces trois-là fonctionnent toujours ensemble, avec une forme d’entrain savant. Leur grand partenaire est alors le Jardin de l’Arquebuse lui-même – en personne serait-on tenté d’écrire, car le voilà envisagé. Un après-midi de novembre frileux et gris, cet immense espace vert est quasi vide d’autre présence humaine. Jardin botanique rigoureusement axé sur la collection des espèces et leur pédagogie, ce lieu paraît d’emblée morne, convenu et provincial à souhait.

Mais la greffe du Catalogue of Steps, qui le fait arpenter une heure durant dans toutes ses dimensions, en révèle une lecture d’une diversité finalement excitante. Au contact des espaces, c’est une seconde méta-chorégraphie qui se compose et recouvre la première, dans un redéploiement de contextes végétaux, patrimoniaux, paysagers, que les danses successives paraissent à même de générer, d’inventer et de composer depuis le potentiel même qu’elles recèlent.

Ce renversement de perspectives n’est pas mince de significations. L’idée reçue aurait plutôt voulu qu’un contexte soit à tout coup, et obligatoirement, donné de manière préalable, quand ici il ne se fait jour qu’à travers une activation de l’acte artistique en lien avec les paramètres urbains, historiques et d’usage, de l’espace auquel il s’adresse. Parfois, quelque promeneur s’en retrouve le protagoniste tout aussi effectif qu’involontaire.

Ainsi DD Dorviller déjoue-t-elle ce que la notion de rétrospective peut receler de pesanteur dans le sens d’un écoulement chronologique unilatéral qui s’originerait dans le passé, pour au contraire disséminer ses impeccables machines de pas, comme autant de révélateurs de significations jamais épuisées au présent. On ne déplorera qu’un bémol, dans le fait que l’enchaînement très rapide de dix-huit séquences  au fil d’importants déplacements physiques, ne laisse pas toujours le temps aux situations de se déposer et se déployer pleinement.

Après un tel étourdissement de perspectives lointaines et rapprochements, de plans superposés et entremêlés, de projections horizontales en plate-bandes, verticales au pied des troncs d’arbres, enchevêtrements touffus ou doctes alignements, arrière-fonds en horizons ou écrins resserrés de vieilles pierres, c’était un bonheur final que de s’enfermer dans une minuscule orangerie, déjà habitée par un ours et un dromadaire empaillés en taille réelle ; et là conclure au contact presque intime des artistes évoluant sur une aire minimaliste.

Gérard Mayen

Conception et chorégraphie : DD Dorvillier
Danseurs : Katerina Andreou, Oren Barnoy, et Nibia Pastrana
Design des objets : Olivier Vadrot
Curator : David Bergé
Stagiaires : Milena Keller, Stormy Budwig, Emmie Hughes

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