Interview Diana Vishneva #1 : La ballerine entre Est et Ouest

Diana Vishneva dans "Woman in a room" de Carlson@Alice Blangero

Diana Vishneva dans « Woman in a room » de Carlson@Alice Blangero

Diana Vishneva dansera début janvier à l’Opéra de Paris, en tant que soliste invitée du Bolchoï dans « Illusions perdues », pièce créée en 2011 par Alexeï Ratmansky avec Vishneva comme soliste principale. Tout en étant la vedette de l’American Ballet Theatre de New York, Vishneva reste l’icône de la danse russe. Politiquement, ce grand écart est placé sous tensions croissantes, à une époque où les relations entre Moscou et Washington se dégradent. Et même à l’intérieur de son pays, les choses se compliquent. Très attachée à l’académie Vaganova et au Mariinsky, elle se désole autant des événements dramatiques survenus au ballet du Bolchoï (surtout l’attentat à l’acide contre son directeur Sergeï Filin) que de la toute récente refondation de l’académie Vaganova qui a toutes les apparences d’une tentative de prise de contrôle par Moscou. Sur fond de polémiques en Russie, Vishneva est d’autant plus heureuse d’aborder dans le programme  « On the Edge » les univers de Jean-Christophe Maillot et Carolyn Carlson (https://dansercanalhistorique.com/2013/12/26/diana-vishneva-entierement-on-the-edge/). Danser Canal Historique a rencontré à Monte Carlo celle qui a porté, en octobre dernier, la flamme olympique dans les rues de Moscou et qui sera la vedette de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver à Sotchi. Vishneva, icône intouchable, au-dessus des querelles? Ce n’est pas l’impression qu’elle donne, quand on la rencontre dans le foyer de son hôtel à Monte Carlo, à l’occasion des représentations de son programme « On the Edge », deux pièces crées pour elle par Carolyn Carlson et Jean-Christophe Maillot. Vishneva appréhende l’exercice de l’interview et en donne très rarement. Mais avec sa voix timide, elle peut frapper fort.

Danser Canal Historique : Vous êtes soliste au Mariinsky autant qu’à l’American Ballet Theatre. Comment est née votre envie de tenter le grand écart entre Saint-Petersbourg et New York ?  

Diana Vishneva : J’ai grandi dans un pays qui était en train de s’ouvrir. Le modèle du ballet romantique n’était déjà plus le seul valable et j’avais la chance d’être formée par des professeurs hors pair. Cela vous donne un certain aplomb pour envisager votre avenir. Le répertoire du Mariinsky s’est élargi, avec Neumeier, Forsythe ou MacMillan. Danser les versions occidentales des grands classiques m’a donné envie de développer ma carrière personnelle. Ensuite je me suis rendu compte qu’en Russie il n’y avait pas de jeunes chorégraphes avec lesquels j’avais envie de travailler, et Yuri Grigorovitch n’était plus en mesure de créer. J’ai décidé qu’il ne me suffisait pas de danser dans une seule compagnie. A l’époque c’était atypique pour une ballerine russe. Mais il n’y a jamais eu de césure dans ma carrière. Quand j’ai commencé à danser en Occident, tout s’est passé très vite. J’avais le bon âge et je travaillais jour et nuit.

Aucun conflit avec le Mariinsky pour devenir une danseuse est-ouest?
D.V. :
J’ai dû me battre un peu, mais le Mariinsky m’autorisa à danser à l’international autant que je pouvais. J’étais finalement une sorte de ballon d’essai pour l’intégration de ballerines russes post-soviétiques dans les compagnies occidentales. Valery Guergiev, son directeur et chef d’orchestre à la carrière internationale, savait parfaitement à quel point New York est une ville clé pour la musique et  les arts en général. Il ne pouvait pas m’interdire de rejoindre l’ABT. Je portais une lourde responsabilité pour la danse russe, mais j’étais plus libre et pouvais prendre du temps pour développer mes propres idées. J’aime cette double expérience et je n’ai jamais songé à quitter la Mariinsky complètement. Je trouve très important qu’un danseur travaille avec la compagnie qui est liée à son académie. Donc, je me sens toujours comme membre du Mariinsky et j’y danse toutes les premières importantes, même si, grâce à l’ABT, mon répertorie va aujourd’hui de Cranko à Neumeier, d’Ashton à Ratmansky et que j’aurai du mal à danser toute cette variété en Russie seule. Mais je reste une citoyenne de Saint-Petersbourg.

Quelles différences vous frappent dans le fonctionnement d’une compagnie de ballet, en Russie et aux Etats-Unis ?
D.V. : Chaque compagnie a ses propres règles. A l’ABT, en phase de répétitions, on arrive le matin et on repart le soir, après avoir travaillé toute la journée. Et si on est absent une journée, il y a une retenue sur le salaire, qu’on soit une star ou pas! En Russie, on arrive pour une heure de cours ou de répétition, et puis il y a une pause. Mais on a beaucoup plus de temps dans l’année pour ce travail. A l’ABT,  nous n’avons qu’environ douze semaines pour répéter, à partir du mois d’avril. Et on change de partenaire tout le temps! Ce n’est que depuis peu de temps, alors que j’ai rejoint la compagnie en 2005, que j’ai trouvé, en Marcelo Gomes un partenaire régulier. Ce qui a fait que nous sommes devenus très amis aussi, au point que des photos de nous deux, prises lors de mon mariage et postées sur Facebook, ont semé la confusion. En Russie on peut choisir entre alternance et partenaire fixe. L’organisation de la saison aussi est différente. En Russie, on s’y essaye aujourd’hui mais en janvier vous ne savez pas encore quel sera votre programme en juin. A l’ABT, le planning est fixé chaque été pour toute la saison à venir. En septembre ils impriment la brochure. Mais bien sûr, il peut arriver qu’on soit obligé de remplacer un danseur qui s’est blessé, surtout chez les hommes qui sont moins nombreux.

Vous avez créé une fondation pour soutenir des danseurs en difficulté. Vous cherchez également à créer une circulation artistique entre les deux hémisphères, notamment en créant votre festival Context qui vient de faire irruption dans le paysage de la danse.
D.V. : J’aurais eu beaucoup d’occasions pour devenir une icône publicitaire. Mais je préfère rester moi-même. J’éprouve énormément de gratitude vis-à-vis de mes professeurs à l’académie Vaganova et des compagnies dans lesquelles j’ai dansé. Le temps est venu où je ressens le besoin de rendre quelque chose au monde de la danse. J’ai donc créé la Vishneva Foundation et j’ai décidé de produire un festival pour permettre aux compagnies d’entrer en contact et d’échanger. C’est ma façon de définir mon rôle dans le paysage de la danse. La première édition du festival a eu lieu en novembre 2013 et la deuxième édition est en préparation. J’avais prévu d’y danser moi-même dans une création, mais je n’aurai finalement pas le temps.

Propos recueillis par Thomas Hahn

À suivre : Diana Vishneva #2 : La ballerine et les chorégraphes actuels

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