Hofesh Shechter : « Sun »

Quand Hofesh Shechter déchire le soleil (« Sun »)

C’est une drôle d’histoire. Pour une fois, Shechter voulait réaliser une pièce gaie et légère. Le résultat est plutôt violent et tragique. Mais pas que… Qu’est-ce qui est drôle dans  Sun ? Rien, et donc tout. Car la danse, souvent présentée comme « le chant du corps » est en vérité son rire. Et quand la vie est menacée, elle trouve d’incroyables forces de résistance. Donc, si humour il y a, il s’agit d’humour noir. Est-ce drôle de voir des gens qui rient par instinct de survie? Non, c’est tragique. En danse, c’est pareil.

 

Aussi, le moment le plus gai est le début, parce que c’est là qu’on voit la fin – enfin, juste un extrait, avec sa musique baroque et ses gestes célestes. « Pour que vous sachiez que ça va bien se terminer », dit Shechter en off. Cette autodérision initiale est terriblement salutaire. Elle éclaire les pointes d’ironie qui suivent et qui pourraient facilement échapper au spectateur. Pourtant, Shechter s’amuse… de lui-même ! Son running gag, ce sont ces figurines à taille humaine, dessinées au fusain comme en 1900. Les unes représentent les agneaux et le loup, les autres des indigènes et des colons. Voilà qui rappelle autant le conte que les mythes et épisodes sanglants de l’histoire. Cette naïveté au troisième degré contraste avec la virulence des danses de groupe. Toujours présentées en unisson, et donc en communauté, elles font référence aux danses traditionnelles. Et Shechter les soumet à un traitement de forgeron, comme pour transformer les mouvements en coups de marteau. Le sujet de Sun se situe bien à cet endroit-là, à savoir dans le déchirement de ceux qui sont prêts à mourir pour se sentir vivre, et qui affrontent la mort par le geste le plus vital qui soit, la danse. Mais chaque fois que Shechter « dessine » un tableau de son spectacle, il s’empresse de le déchirer aussitôt. Coupure, silence, noir. Gouffre. Éclipse ?

Sun est traversé de trous noirs dont émane soudainement un silence assourdissant. Le temps s’arrête, et le spectacle prend le temps de préparer un nouvel épisode tragique. Cette alternance entre blancheur et noirceur, ces ambiances chaudes mais glaçantes et sans concessions dialoguent avec le néant, et rappellent au passage les mystérieux tableaux de Castellucci dans « The four seasons restaurant » qui débute et s’achève dans un trou noir. Dans Sun, le soleil n’est qu’un effet de projection. À certains moments, certains danseurs lui offrent une visibilité certaine. Une lumière orange dessine son rond sur un drap blanc. Un linceul ? Le soleil peut tuer, la musique aussi ! Pour les tympans sensibles, on distribue des bouchons en mousse. Ça amortit les chocs. Les infernos sonores avalent et recrachent tout, le folklore, les tempêtes d’acier de la guerre moderne, Richard Wagner et même des mantras méditatifs. En musique, comme en médecine, tout est affaire de dosage. En overdose de décibels, les sons pensés pour propager la joie et le bien-être se transforment en rafales. Alors, comment s’éclater ? C’est une drôle de situation quand il faut danser malgré la musique, voire contre elle, dans une idée de lutte et de résistance, à cause de sa violence. Parce que toute danse peut ici se transformer en marche militaire. Mais l’inverse est vrai aussi. Derrière les parades, il y a toujours des corps qui refusent de rentrer dans le rang, des âmes qui ont envie de virevolter malgré les obus musicaux. Jusqu’au prochain trou noir.

Au résultat, Sun tourne en rond – comme la parade circassienne de la fin, comme la terre autour du soleil et comme la spirale de la violence à travers l’Histoire. Sur le plateau, ça donne un tourbillon chargé d’énergie, toujours prêt à exploser ou à tomber dans un néant. En effet, Hofesh Shechter pense à la guerre « tout le temps », comme il le confesse après la première au Théâtre de la Ville. Et bien que travaillant à Londres, il partage avec ses confrères israéliens, où qu’ils soient à travers le monde, le souci de la violence et l’envie de questionner la danse comme ciment d’une communauté. Car tous les chorégraphes israéliens qu’on connaît aujourd’hui sont passés par cette tradition. Sous la pression, les groupes qu’on voit dans Sun résistent par la fuite en avant. Dans leurs costumes clairs, nobles, dandy ou de clown blanc voire de Pierrot, les dix-sept masquent leur vacillement derrière une danse furieuse. Apparemment encore en état de nuire mais déjà chassés du paradis, les bouffons du pouvoir ont atteint le stade qui précède celui des pantins défaits dans May B de Maguy Marin. Et c’est reparti pour un trou noir…

Thomas Hahn
Au Théâtre de la Ville jusqu’au 14 janvier
http://www.theatredelaville-paris.com/spectacle-Sun-631

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