Soirée De Mille / Cullberg à l’Opéra

Un jour étouffant d’août 1892, une demoiselle sans histoire massacra son père et sa belle-mère à coups de hache. Lors de la Nuit de la Saint-Jean, une jeune comtesse trop gâtée séduisit son valet puis se suicida. Ça pourrait être juste deux faits divers. Ce sont deux chefs-d’œuvre du ballet narratif tous deux créés au XXe siècle. Le premier, signé Agnes de Mille, s’intitule Fall River Legend. Le second, Mademoiselle Julie, est connu comme « La » pièce d’August Strindberg, et c’est Birgit Cullberg qui l’a transcrite dans une chorégraphie.

Au-delà de la simple veine naturaliste du récit – dont la traduction en ballet est déjà une gageure – et de la similitude d’époque de création (1948 et 1950) ou du fait que les deux chorégraphes sont des femmes, ce qui rapproche ces deux programmes est l’ambivalence des deux héroïnes. Ce sont deux destins de femmes, engluées dans leur époque et qui tentent de résister, tant bien que mal et plutôt mal que bien, au monde qui les assigne à une place déterminée par la société. Toutes deux sont taillées trop grandes pour une vie étriquée. Toutes deux jouent un jeu dangereux avec le pouvoir établi. Toutes deux n’ont pour finir qu’une seule alternative : la mort.

Fall River Legend@Opéra de Paris

Fall River Legend@Opéra de Paris

Dans le cas de Lizzie Borden, l’héroïne de Fall River Legend, Agnes de Mille règle la chorégraphie comme un film, avec flash-back et plans séquences sur les moments clés de l’intrigue. Le premier tableau commence donc par la condamnation à mort de l’accusée puis est suivi par toute l’histoire de Lizzie.

Le plus intéressant peut-être, est que dans la réalité, Lizzie Borden fut acquittée, au motif même qu’elle était une femme et une bonne chrétienne et donc incapable de la force, de la brutalité, et de la violence d’un tel crime. Un geste pour rien en quelque sorte.

En la condamnant, Agnes de Mille peut porter toute son attention sur le mobile du crime : à savoir la mort de sa mère, la frustration, le calvinisme, la persécution de sa belle-mère qui la dénigre auprès de son fiancé, l’incommunicabilité entre les sexes… et du coup sur la place faite aux femmes dans cette société. Le procédé de la composition chorégraphique qui fait assister Lizzie Borden aux événements qui l’ont marquée puis les revivre est quasiment psychanalytique. De ce fait, le rôle de Lizzie est d’autant plus riche à interpréter.

Et dans celui-ci, Alice Renavand est totalement captivante. Avec une maîtrise parfaite du jeu théâtrale, la toute nouvelle étoile, nous entraîne avec elle dans les méandres d’une pensée meurtrie, nous fait ressentir ses émotions. Elle rend magistrale l’astuce dramaturgique qui la met en scène comme actrice et spectatrice de son monde intérieur, campant un personnage fragile et attachant qui sombre d’un coup dans la folie et la violence meurtrière. Les autres protagonistes ne déméritent pas dans cette distribution. Le père et la belle-mère campés par Christophe Duquenne et Stéphanie Romberg sont parfaits, engoncés dans le « quand dira-t-on ? » et la respectabilité provinciale aveugle aux souffrances et aux aspirations de Lizzie, Léonore Baulac en Lizzie enfant est touchante, Laurence Laffon (La mère) est belle et émouvante, enfin, Vincent Chaillet en jeune pasteur amoureux un peu gêné par ses sentiments est aussi impeccable que son acuité dans le mouvement. La gestuelle qui puise par moments dans le folklore américain est d’une grande liberté de style, à l’image de la partition de Morton Gould qui vise avant tout l’efficacité dramaturgique. Mais, ce ballet s’attarde beaucoup moins sur une recherche chorégraphique formelle que ne le fait celui de Birgit Cullberg.

Mademoiselle Julie est une jeune aristocrate qui d’emblée attire peu la sympathie. Gestes tranchants, pointes acérées, le personnage joué admirablement par Aurélie Dupont est une sorte de péronnelle hautaine échappant, par naissance, aux lois ordinaires. Dans un premier temps, avec son tutu d’écuyère et sa cravache, Mademoiselle mène tout le monde à la baguette avec une sorte de perversité triomphante qui se traduit dans un vocabulaire gestuel bien travaillé : jambes qui dardent leur dédain, cuisses qui s’écartent pour se refermer aussitôt. Elle renvoie brutalement le fiancé présenté par son père. Peu à peu, par ennui ou par défi, la voici qui s’emploie à séduire Jean (fabuleux Nicolas Le Riche), un domestique avec lequel elle s’essaie à être femme. Mais la belle est un peu inconsciente et ne mesure ni l’attraction sexuelle qu’elle suscite, ni le mépris que peuvent avoir des paysans un peu rustres et très conventionnels pour une telle conduite. Une fois possédée, la société est restée immuable et Julie n’a plus qu’à être anéantie par la honte d’avoir succombé à son désir et d’avoir été bafouée par la même occasion.

Jean a une partition chorégraphique tout en nuances. Servile et classique, coincée et mécanique quand il est dans son rôle de domestique, déployée et audacieuse quand il est parmi les siens. D’ailleurs, toute la partie « paysanne » fait appel à une gestuelle inventive qui à la fois stylise des danses populaires et les tire vers une modernité de l’écriture chorégraphique. On voit émerger l’essentiel du vocabulaire dont Mats Ek (fils de Birgit Cullberg) saura si bien se servir plus tard, notamment dans sa Giselle. Même si l’atmosphère du ballet est sans doute moins noire et étouffante que la pièce éponyme d’August Strindberg, la société austère et puritaine de ces pays du Nord dont la valeur essentielle est le travail et la retenue, apparaît bien en filigrane.

Que dire des interprètes sinon qu’ils sont fantastiques ? Aurélie Dupont est aussi femme que danseuse, Nicolas Le Riche est solaire à souhait et les danseurs du Corps de ballet soutiennent à merveille cette distribution de haut niveau.

Agnès Izrine

Le 21 février 2014, Palais Garnier, Théâtre national de l’Opéra de Paris

Représentations du 21 Février au 13 Mars 2014

Soirée Cullberg/De Mille par le Ballet de l’Opéra de Paris, au Palais Garnir. Fall River Legend d’Agnes de Mille, avec Alice Renavand (l’Accusée), Vincent Chaillet (Le Pasteur), Laurence Laffon (la Mère de l’Accusée), Stéphanie Romberg (la Belle-mère de l’Accusée), Christophe Duquenne (le Père de l’Accusée), Léonore Baulac (l’Accusée enfant) et Sébastien Bertaud (le Porte-parole du jury). Mademoiselle Julie de Birgit Cullberg, avec Aurélie Dupont (Julie), Nicolas Le Riche (Jean), Amélie Lamoureux (Kristin), Michaël Denard (le Père de Julie), Alessio Carbonne (le Fiancé de Julie), Charlotte Ranson (Clara), Aurélie Houette (Anders) et Takeru Coste (l’Ivrogne).

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