« Pour Ethan » de Michaël Phelippeau

Portrait sobre et intense d’un adolescent dans son courage scénique

On ne voit pas assez d’adolescents sur les scènes. Entendons : d’adolescents dans la force particulière de leur personnalité, qui est aussi la force particulière d’un moment dans leur histoire de corps. Quand on écrit cela, on garde en tête l’éclat rageur de la grande pièce Fauves, de Michel Schweitzer ; non les devoirs obligés de la pédagogie en danse, dont les résultats ont souvent pour effet que ce ne sont plus des jeunes qu’on voit sur scène, mais seulement des élèves appliqués.

 

 

 

La création de Pour Ethan fait exception à cet égard. Ethan Cabon a 14 ans. Il est breton, vit à Guisseny, bourgade rurale et littorale à une demi-heure de Brest. Là, depuis des années, le chorégraphe Michaël Phelippeau anime un festival en partage avec les atouts sociaux, artistiques et culturels des propres habitants. Il ne faut pas négliger le vocable « Pour » dans l’intitulé de cette pièce. Le chorégraphe s’est mis au service artistique du jeune homme.
De bout en bout, on ressent cette présence révélatrice et solidaire, de la part de l’artiste professionnel en direction du jeune qui s’essaye. L’incarne une brève séquence en duo, où le danseur adulte offre littéralement son épaule aux envols tournoyants du plus jeune. A part quoi, Pour Ethan est un portrait. Cela relève d’une position d’auteur bien différente de celle animant la longue série des bi-portraits inventée précédemment par Michaël Phelippeau, eux axés sur des entrecroisements troublants de partitions et de rôles.

 

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Le chorégraphe se retire cette fois quasiment du plateau. La vigueur de regard, le sien, celui des spectateurs animé en relais, s’en trouve exacerbée.
Adolescent, déjà bien grand de taille, Ethan Cabon balance en scène une personnalité corporelle contradictoire, propre à son âge : quelque chose d’entier et incisif, tout sauf mièvre ou inconsistant, mais quelque chose de non terminé à la fois, encore un peu schématique, avec un reste de fragilité. Il s’en tire à merveille, entre des jeux souvent gaillardement inspirés du souffle alerte du sport, et bribes de récits et points de vue sur le monde.

 

"Pour Ethan" @ Alain Monot

« Pour Ethan » @ Alain Monot

N’allons pas imaginer non plus quelque subversion juvénile. On n’est plus dans la France de Mai 68. Pour Ethan se regarde parfois à la façon des pages tournées d’un catalogue, qui exposerait les caractéristiques types à espérer d’un jeune breton rurbain du début du XXIe siècle. Consensuel en diable. Bien dans son corps, bretonnant ce qu’il faut, intelligent avec pétillement, Ethan a tout ce qu’il faut. Et c’est un défaut dramaturgique que tout cela s’expose tableau après tableau, relance après relance, au risque d’un étirement manquant de lignes de force.
Ce n’est pas qu’on soit rétif à la plasticité du temps, ou à la divagation de l’imaginaire. Du reste, on en vit un moment saisissant dans Pour Ethan. Car, de ses multiples qualités, Ethan Cabon a aussi celle de pratiquer chant et musique. Dans son portrait scénique, il s’élance ainsi dans une interminable rengaine de marin breton. Cela ne semble jamais devoir s’arrêter. Il finit par quitter la scène. Mais ça ne s’arrête toujours pas.
Le chant obsédant du jeune homme continue de parvenir dans la salle, de plus en plus atténué et lointain, jusqu’aux limites de l’inaudible, depuis le dédale des coulisses et couloirs du monumental Quartz de Brest. Cela finira par s’inverser, jusqu’au retour vigoureux et frontal en scène, de l’inépuisable litanie. A ce moment-là, une affolante disproportion s’est creusée entre l’entêtement à repousser un chant au plus loin, au plus profond, de ses réminiscences mémorielles, civilisationnelles, et son port par un corps présent, une voix, encore jeune, tout soliste et a capella.
On n’est pas près d’oublier pareille épiphanie du sens d’une présence.

Gérard Mayen

Spectacle vu le mardi 18 mars 2014 au studio de danse du Quartz, scène nationale de Brest (Festival Dañsfabrik).

 

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