Un baiser sans moustache

Un baiser sans moustache de François Grippeau et Stéphane Pauvret : Quand les corps l’emportent, par-delà les codes

Un baiser sans moustache pourrait faire partie de ces pièces qui réussissent à côté de leurs intentions.
Sans pédanterie, il faut considérer que les théories du genre sont parfois bien mal comprises dans l’Hexagone, où elles heurtent un héritage, distinct et solidement ancré, qui est celui du féminisme et du mouvement de libération homosexuelle découlant des années 70. Ce qu’on y saisit mal, est que les théories du genre sont avant tout des théories de la performance, qui sont absolument excitantes dans le champ des arts de la scène.
À savoir, qu’elles ramènent le sujet vers un possible indéfini et mobile d’auto-production de soi, dans la combinatoire de performances toujours déjà en cours d’exécution, à partir de partitions culturelles existantes. C’est extrêmement puissant, et cela explose les grilles sémiotiques qui réchaufferaient la cuisine du masculin et du féminin, alors supposées identité fixées, à partir d’un simple jeu d’emprunts et d’inversions de codes.

"Un baiser sans moustache"@Stephane Pauvret

« Un baiser sans moustache »@Stephane Pauvret

Un baiser sans moustache s’apparente plutôt à cette seconde approche. Laquelle est de surcroît verrouillée par l’idée malencontreuse d’encombrer l’action scénique par la mise en scène de la théorisation du discours, sous forme de pastiches d’entretiens radiophoniques, à la longue envahissants, «animés » en live par une sociologue. C’est dire si la dramaturgie va pencher vers le fait d’illustrer un catalogue de traits du masculin proposés à la dissection, plutôt qu’elle n’investit la performativité même de la puissance de métamorphose nourrie par l’ébranlement des genres.
Face à cet empêchement, la pièce semble s’ingénier à faire son sens ailleurs. Et cela suggère d’émettre l’hypothèse que cette fécondité paradoxale, cette instabilité contradictoire, pourraient aussi tenir de l’histoire très singulière de cette production : engagé autour du chorégraphe François Grippeau de son vivant, le processus de création d’Un baiser sans moustache s’est poursuivi au-delà de sa disparition, sous la conduite de son principal collaborateur Stéphane Pauvret. Ce dernier est de sensibilité avant tout plasticienne. Or la pièce aboutie a quelque chose d’une matérialité incarnée et consistante, où elle trouve ses aspects les plus réjouissants.
Outre l’universitaire, ils sont quatre hommes sur le plateau, théoriquement engagés dans une exploration des façons d’incorporer la masculinité. Observons seulement le début. Ils se présentent vêtus de combinaisons moulantes intégrales, qui les neutralisent en silhouettes homogènes, et sur lesquelles seront apposés des postiches types de la masculinité. Ce qui ne produit à peu près rien.

 

"Un baiser sans moustache"@Stephane Pauvret

« Un baiser sans moustache »@Stephane Pauvret

Or, c’est toute la scène qui est saisissante, au-delà de la maladroite action conduite : dans leurs combinaisons, les performeurs sont modelés comme des abstractions corporelles, qui gomment les paresses de lecture des morphologies standards, et en accentuent des proportions d’étrangeté et de projection. Cela commence par exemple par des différences de tailles considérables. En découle une mise en tension marquante, un fait chorégraphique en soi, où les corps s’ingénient à parler un langage de présences, de flux, de niveaux et de plasticité, captivant à l’œil, mais apparemment étranger à l’intention énoncée.
Cette puissance chorégraphique échappée va continuer de se remarquer dans des effets de disparitions, d’abandon, des amas, des marches, chaînes de pieds, de mains ; autant de belles constructions d’atmosphères toniques, qui réussissent ailleurs que dans le discours annoncé. Car enfin, l’excellent parti d’Un baiser sans moustache, est d’engager une très convaincante diversité de morphologies, de ports, d’attitudes, d’énergies, distribués chez quatre êtres de belle maturité, affranchis des stéréotypes, échappant par là à tout ennui.
Il est en définitive réjouissant que cet exposé de liberté se déploie en dépit d’une approche intellectuelle ici trop mal cadrée, et en-deçà de lamentables pastiches convenus d’hommes jouant à la guerre. La performance, c’est tout autre chose que faire muse-muse avec des codes.

Gérard Mayen
prochaine représentation le 24 mai au Théâtre de l’Espace de Retz

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :