Ali et les crapauds

Nous sommes pareils à ces crapauds … de Ali et Hédi Thabet.
Ali d’ Hédi Thabet et Mathurin Bolze.
Depuis sa création en 2010, Spring, le festival des nouvelles formes de cirque, s’attache à programmer des œuvres originales, audacieuses, hors normes, et favorise les passerelles entre le cirque et la danse. Les deux pièces présentées ce soir là à La brèche ouvrent le cycle « Extraordinary Bodies ». Autour du thème « différences et créativité » il se compose de spectacles, de films, d’actions de médiations et d’une intéressante rencontre professionnelle qui permet d’échanger et de s’interroger avec des artistes et des chercheurs en art, anthropologie ou sociologie, sur la question du handicap dans l’accès à l’art et dans la création artistique.
Créées à cinq années d’intervalle, en 2008 et 2013, les deux œuvres sont jouées l’une après l’autre sans entracte, la plus récente en premier. Reliées par la musique à la fois socle et moteur de création, elles se répondent avec évidence pour former un exceptionnel diptyque.

C’est aux Feuillets d’Hypnos de René Char que la pièce emprunte son titre «Nous sommes pareils à ces crapauds qui dans l’austère nuit des marais s’appellent et ne se voient pas, ployant à leur cri d’amour toute la fatalité de l’univers… »(extrait du recueil Fureur et Mystère). Dans le sillage de ce titre, les auteurs donnent libre cours à une vision poétique et symbolique sur la thématique du mariage, point d’inspiration de la pièce.

 

 

Un couple, mariés sur leur trente-et-un, elle en robe blanche de dentelle et lui en costume sombre, l’air solennel, entre en scène et entame une ronde. Un, deux, trois, quatre cercles expriment le temps qui passe, scandé par le rebétiko, musique d’exil venue de la diaspora grecque d’Asie mineure, pouvant être comparée au blues dans son expression, et jouée sur scène par quatre musiciens qui la mêlent à des chants tunisiens.
Ces rondes imposent dès le début un rythme, et un univers à la fois très codifié et puissamment poétique. Elles évoquent la structure et l’espace des danses traditionnelles, mais on y voit aussi des tours de pistes, allusion furtive à l’univers du cirque dont les auteurs sont tous deux issus. Très rapidement arrive un troisième personnage, se forme alors un espace triangulaire où une gamme infinie de sentiments va s’égrener : trouble, désir, rivalité, séduction, ambiguïté, tendresse, cruauté.

Galerie photo @ Manon Valentin

 

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Les frères Thabet traitent leur narration avec beaucoup de finesse sans jamais tomber dans les poncifs que l’argument pourrait éventuellement inspirer, et l’oeuvre ressemble à un petit bijou, ciselé, façonné d’émotions, une fable universelle servie par une gestuelle inventive. La danse est ample, rythmée, violente, sensuelle, teintée d’acrobaties sans aucune ostentation. Incroyables bonds, insolites figures de jambes qui se confondent ou se substituent créant de troublantes illusions et d’étranges créatures, du monstre à la déesse, portés renversants.
Les artistes prêtent leurs fortes personnalités à ce trio, avec un plaisir évident. Mathurin Bolze est théâtral, Hédi Thabet puissant, et la danseuse Artémis Stavridi splendide.Tantôt figure de proue, hiératique, s’élevant parfois dans les airs, tantôt fluide et souple ou prise de soubresauts incontrôlables, ou encore provocatrice, attirant dans sa robe l’homme comme le pêcheur les poissons dans sa nasse … Autant de métaphores qui nous plongent au cœur du récit. Magistral !

 

On passe avec Ali de Mathurin Bolze et Hédi Thabet, à un univers plus nu. Une chaise qui marque le centre du plateau, une lampe, deux hommes, sur des béquilles, en chemise et pantalon, l’un deux a une seule jambe.
Ali est la pièce qui a remis Hédi « en » scène après le cancer qui lui a pris sa jambe gauche. Ce que l’on sent immédiatement au delà de l’œuvre, c’est une histoire d’amitié. Forte. Quelque chose qui va à l’essentiel.

 

 
Là aussi le duo joue de toutes les combinaisons possibles, passant de la verticale à l’horizontale et d’un corps à l’autre comme par magie. Saltos impressionnants, étreintes et empoignades, jeux de jambes, trois, cinq, sept … si on compte les béquilles dont le cliquetis répond à la musique. Ali nous émeut, nous fait rire, nous étonne et nous questionne. Mais le duo ne se prend jamais au sérieux. Dans une grande complicité, il forge son propre langage, brut, généreux, sans ficelles. Il invente de nouveaux axes, de nouveaux appuis. La liberté du geste, l’envol des corps et l’esprit qui émane de la pièce, en font une œuvre jubilatoire dégageant beaucoup d’énergie et d’amour.

Marjolaine Zurfluh.

La Brèche. Festival Spring. Cherbourg-Octeville .Jusqu’au 13 avril

 

 

 

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