« Entre les écrans du temps » de Daniel Dobbels

« On ne danse que sur des bords de mémoire que le cadre – d’un lieu, d’un plan filmé ou d’un rêve – fixe ou dessine soudainement, puis efface longuement, toute image et toute voix, tout mouvement s’éloignant de nos consciences, se rendant mystérieusement vers ce qui demeure hors de portée. Le palais et le Théâtre national de Chaillot veillent sur ces lignes de vie, passées, présentes et à venir, que Rilke nommait “lignes de vie non encore vécues“. »

Ces phrases de Daniel Dobbels citant Rilke (à la mode, décidément !) traduisent à merveille le projet que constitue Entre les écrans du temps.

Car l’artiste, en résidence à Chaillot depuis 2012, a suivi depuis plus d’un an, les méandres et les recoins, les monumentales colonnes et les longs corridors, les volées d’escalier et les salles à miroir qui font de ce lieu, inauguré en 1937, un immense temple du théâtre, hommage à la modernité immuable des lignes épurées.

 

Galerie photo de Laurent Philippe

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Mais, à l’intérieur de ce cadre, aussi monumental soit-il, l’homme vit, communique, vibre. Et rien ne ressemble davantage à un corps avec ses circuits et ses nerfs, ses respirations et ses cavités, que ces passages et ces salles grandes ouvertes vers le ciel ou plongées dans l’ombre de la scène.

Et indépendamment des superbes films en noir et blanc d’Alain Fleischer qui magnifient et le corps des danseurs et l’architecture héraldique, la gestuelle conçue par Daniel Dobbels est une merveille de justesse qui rend compte avec intelligence de l’esprit des lieux. La chorégraphie elle-même, qui semble naître d’un silence préalable est une mise en valeur quasi architectonique de l’espace. Ensuite, la musique de Ravel s’ajuste parfaitement à ces mouvements dans un état suspendu, d’une sensibilité délicate. Bien sûr, les poses rappellent imanquablement les statues du Trocadéro et les panneaux signés Edouard Vuillard et surtout Maurice Denis, mais loin de tout ornement, l’écriture de la danse leur confère quelque chose d’essentiel, d’absolu. D’une beauté implacable. On ne s’étonnera donc pas qu’Entre les écrans du temps commence par la photo du catafalque de l’auteur de L’Âme et la danse, Paul Valéry, posé sur le parvis du Trocadéro, flanqué de la Garde Républicaine et en contrebas de quelques tirailleurs ou hussards non identifiés et finisse par l’apparition de Maria Casarès dans l’Orphée de Jean Cocteau qui termine sur ses mots : « Où êtes-vous ? ».

Reste que sur ces rives du souvenir qui nous hante, il ne faut pas se retourner.

 

Galerie photo de Laurent Philippe

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Entre temps, la Compagnie de l’Entre-deux aura parcouru une sorte de chemin nostalgique entre la mémoire et le corps, entre la sensation et l’oubli dans une sorte de rébus énigmatique qui convoque des fantômes (Jean Vilar, Maria Casarès), des œuvres (Richard II, Macbeth, Orphée de Cocteau, Guernica d’Alain Resnais), des époques (1937, Exposition Universelle aux quelques sons de Gamelan indonésien qui traversent la musique, les obsèques de Paul Valéry, 1945), des esthétiques qui traversent toute sorte de miroirs et qui restent parfois à déchiffrer. Et c’est tant mieux.

 

Galerie photo de Laurent Philippe

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Agnès Izrine

Théâtre national de Chaillot, 6 et 7 mai 2014 – http://theatre-chaillot.fr/

 

 

 

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