Trois femmes décortiquent la condition humaine

Aux Rencontres chorégraphiques, trois femmes décortiquent la condition humaine. Si leurs propositions ne se ressemblent en rien, chacune questionne à sa façon nos espoirs et nos réalités. On a pu voir, dans une même soirée, Kim Bo-ra la Coréenne, Katalin Patkai la Franco-hongroise et An Kaler l’Autrichienne.

Un solo, un duo, un quatuor. Un débat avec soi-même, une fusion un brin mystique, un constat désabusé de l’éclatement des repères. La soirée composée par Anita Mathieu avait tout d’un traité philosophique incarné.

« A long talk to oneself » (Un long discours adressé à soi-même)

Kim Bo-ra se tient debout, les jambes et les bras écartés. Sa posture entre mante religieuse et araignée, son costume blanc et presque transparent, ses mouvements désarticulés – tout pourrait sortir tout droit d’une pièce de butô. Mais elle n’est pas japonaise. Les Coréens s’expriment plutôt comme nous-mêmes, sans trop cacher leurs pensées. Face à la femme au corps d’enfant, un micro. Trop haut. Elle aimerait dire, articuler, chanter. Ne peut pas. C’est son alter ego qui parle à sa place, juste derrière, en vidéo, sur une mélodie onirique interprétée au piano. Bo-ra, qui est-ce? Laquelle est ici le phantasme de l’autre, voire sa face cachée? « Bo-ra » signifie « voir », dit-elle.

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Aussi elle s’interroge sur son corps, son état, sa capacité à voir la réalité, sur fond de Knocking on heaven’s door. La correspondance avec la situation actuelle de son pays est totale. La tragédie du ferry Sewol avec ses centaines de collégiens noyés a plongé le pays dans un désarroi dépressif et profond. Depuis le mois d’avril, la Corée du Sud, l’un des pays les plus dynamiques sur la scène mondiale, déprime et remet en question les bases de son développement économique, sa gouvernance, sa classe politique. Tout. Bo-ra cherche à se parler. Déboussolée elle gesticule, comme son pays entier. Les étudiants manifestent dans la rue, la popularité du gouvernement conservateur est en chute libre, les élections municipales arrivent…

 

 

Bien sûr, Kim Bo-ra a créé son solo avant le naufrage du ferry. Elle est partie d’un cas personnel, qu’il soit fictionnel ou authentique, qu’il soit le sien ou pas. Son récit s’articule autour d’une tragédie familiale dont elle a été le témoin. Ici pas de naufrage mais les ravages des flammes. Est-ce la sensibilité d’une artiste qui a créé cette coïncidence? La correspondance entre ce que vit son pays et ce que décrit la performeuse révèle à quel point la tragédie du Sewol n’agit qu’en révélateur. Le malaise est plus profond. Elle l’avait saisi, peut-être sans en être consciente. Tant de doutes, tant de disharmonie, difficiles à admettre dans une culture confucéenne, qui s’expriment ici.

Ceci dit, l’Europe et la Corée ne sont pas un territoire partagé. Quant à ce solo de vingt minutes, moins long donc que son titre ne le suggère, c’est à l’Est, en Corée, qu’il peut faire tache. En Europe, nous en avons vu d’autres, plus radicales, plus saisissantes. Ce qui n’empêche d’être touché par sa fragilité et la part d’énigme qui s’en dégage. Accordons-lui le bénéfice du doute aussi, car elle n’est pas la première (Coréenne) à voir une réalisation de grande finesse, notamment en matière d’éclairages, quelque peu aplatie dans une salle française moyennement équipée. Et de se dire que si la France était capable de se remettre en question comme aujourd’hui la Corée du Sud, pour en finir avec les collusions d’intérêts entre énarques par exemple, elle pourrait encore échapper à la tragédie, nucléaire ou autre, qui la guette.

« Jeudi » (Thursday)

En France, si on veut se faire bousculer en tant que spectateur, il faut voir une création de Katalin Patkai. En général… Dans Jeudi, on ne sait trop pourquoi elle veut nous donner cette vision bucolique et exotique, à partir de Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier, inspiré de l’histoire de Robinson Crusoé. Justine Bernachon et la chorégraphe forment un duo fusionnel qui émerge d’un état absolument « sauvage » et donc innocent en perdant petit à petit sa coloration cutanée initiale. Jeudi se lit un peu comme un manifeste par trop évident. Qui ne partagerait pas le phantasme d’un retour au paradis perdu ? Mais plus la pièce avance, plus le duo entre dans une citation (ironique ?) de gestes et attitudes stéréotypes de notre civilisation. De temps en temps, et c’est un brin trop rare, émerge une image plus profonde, comme celle des deux femmes allongées sur la traverse du portique, comme dans une couronne d’arbre au milieu de la forêt sauvage. Malgré ses contradictions internes, ce Jeudi est rafraîchissant, sans vraiment dévoiler sa raison d’être. Petit problème donc, car nous pourrions observer les deux Ève un jeudi entier, sans discerner où se situe la révélation.

 

Galerie photo de Laurent Philippe

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« Contingencies » (Contingences)

 

"Contingencies" @Tommy Hui Shui Cheung

« Contingencies » @Tommy Hui Shui Cheung

Des trois propositions, celle d’An Kaler était en même temps la plus minimaliste, apparemment simpliste, et pourtant la plus cohérente. Dans l’espace brut de béton de La Parole errante à Montreuil, la scène devenait soudainement celle d’un garage souterrain ou d’un vaste espace ouvert. Les quatre présences, éperdues, parfois menaçantes, y vivaient surtout des solitudes infinies, tout en étant inséparables. Il est comme ça, l’être humain, toujours ensemble, toujours seul. Leurs mouvements lents, la plupart du temps au ras du sol, étirent le temps pour créer de véritables paysages imaginaires, à travers une terrible présence de leurs regards, pourtant vides. Comme dans Jeudi, ces Contingencies travaillent un état psychique et corporel. Le suspense se crée à travers l’attente et la projection dans un futur proche, porté par une ambiance parfois wagnérienne, créée par des boucles sonores électroniques. Mais le drame auquel on s’attend n’a pas lieu. À chacun de l’imaginer. Ce crépuscule de la jeunesse urbaine met en scène une réalité sociétale souterraine, poussée à son extrême. Jeudi incarne le rêve de rédemption qui permet de tenir, et les doutes exprimés dans A long talk… éclairent l’épicentre déclencheur.

 

 

Thomas Hahn

 

17 et 18 mai 2014 – Montreuil, La Parole errante, Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis

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