Daniel Linehan : « The Karaoe Dialogues »

Depuis l’apparition du karaoké comme amusement autour de connaissances culturelles, la vox populi a progressivement délaissé la réflexion sur la res publica. Sans vouloir établir une relation de cause à effet, Daniel Linehan oppose les deux en les unifiant dans une inversion ironique.

Les sept karaokistes chorégraphiques de ces « dialogues » ne chantent qu’avec le corps, le texte défilant sur les écrans. Mais ici, pas de chansons. Au lieu de refrains issus de la pop, défilent des extraits d’œuvres fondamentales, de Platon à Kafka, composant une litanie qui interroge la place de l’homme dans un système judiciaire. Savamment mis bout à bout, sans couture apparente, se déroule l’histoire d’un procès.

 

 

Danser Kafka quand on ne s’appelle pas Josef Nadj ? Il fallait oser… Car même si Linehan et son excellent dramaturge Aaron Schuster convoquent également Don Quichotte ou l’Orestie, Freud et Dostoïevski, l’univers reste résolument kafkaïen. Toute la narration – car en effet, Linehan est un grand narrateur – se lit comme l’histoire d’un procès.

Les accusés se trouvent face à un système qu’ils ne peuvent comprendre, d’autant plus que sa logique interne se dilate progressivement. Mais elle n’en est pas moins oppressive. Sur scène et dans la salle, des écrans affichent les textes, telle une machine à la Orwell ou Huxley, doublée de la « Société du spectacle ».

 

Galerie photo Frederic Iovino

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Quel rôle, quelle vie pour la danse, en écho à un monde absurde ? La danse ne part-elle pas, à l’origine et dans sa forme populaire, d’un langage qui se met au diapason d’une musique ? Comment peut-elle se positionner face à un texte qui se substitue à une composition musicale ?

De par leur non-sens apparent, leur texture dadaïste, leur refus d’une logique de surface, les éléments chorégraphiques plébiscitent le libre arbitre et agissent de façon autonome. Aussi, la danse peut ici commenter les événements, à l’instar d’un chœur dans la tragédie grecque, d’autant plus que les sept interprètes habitent pleinement chacun de leurs gestes, aussi absurdes soient-ils.

 

Galerie photo Frederic Iovino

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Linehan réussit ici à interroger à la fois les institutions de l’état, la danse, le rapport à la narration, au groupe et à l’autorité. Les écrans sont pleinement visibles et constituent la scénographie, contrairement à l’usage qu’en ont fait Mathilde Monnier (Tempo 76) ou Olivier Dubois (Révolution), et nous interpellent également au sujet de notre rapport aux média.

La grande réussite pour The Karaoke Dialogues, divertissant, stimulant et plein d’humour, est d’introduire une bonne dose de subversion sans la moindre posture didactique. Linehan avait déjà montré, depuis son solo Not About Everything à quel point son univers reconstruit le paysage de la danse. Il ajoute ici un édifice particulièrement éclairant.

Thomas Hahn

2 au 4 juin 2014 – Aubervilliers, Théâtre de la Commune, dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis

 

 

 

 

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