Exposition : Les Ballets Suédois à l’Opéra de Paris

Présentée par l’Opéra national de Paris et la Bibliothèque nationale de France dans les espaces de la Bibliothèque-musée de l’Opéra, l’exposition Les Ballets Suédois vise ainsi à réévaluer un maillon fondamental dans l’histoire de la danse et des arts au XXe siècle. C’est une exposition très riche qui montre l’aventure de cette troupe, rivale des Ballets russes, à travers des photographies, des costumes, des objets, des toiles ou des affiches et même des films, dans un parcours qui permet d’aborder tous les aspects de cette compagnie, finalement plutôt méconnue du public. Mathias Auclair et Franck Claustrat, commissaires de l’expositon ont fait la visite avec nous et nous en ont livré quelques clefs.

 

La Création du monde, chorégraphie de Jean Börlin : projet de décor Gouache de Fernand Léger 1923 - BnF, Bibliothèque-musée de l’Opéra©Fernand Léger ADAGP Paris 2014

La Création du monde, chorégraphie de Jean Börlin : projet de décor
Gouache de Fernand Léger
1923 – BnF, Bibliothèque-musée de l’Opéra©Fernand Léger ADAGP Paris 2014

 

Les Ballets Suédois ont sauté à pieds joints par-dessus les lieux communs chorégraphiques. Ils s’en portent fort bien. Ils veulent du nouveau. Le Ballet moderne, c’est la Poésie, la Peinture, la Musique autant que la Danse.» Programme des Ballets Suédois, Théâtre des Champs-Elysées, nov-déc. 1924

C’est ainsi que la compagnie des Ballets Suédois, fondée en 1920, à Paris par Rolf de Maré, se présentait au public : à la pointe de l’avant-garde non seulement chorégraphique, mais artistique. « Les plus grands poètes, les peintres les plus modernes, les musiciens les plus hardis » sont sollicités : Cocteau, Claudel, Pirandello, Cendrars écrivent des livrets mis en musique par Ravel, Honegger, Milhaud, Satie, Auric ou Cole Porter, tandis que Fernand Léger, Picabia, De Chirico, Bonnard, Steinlen dessinent les décors et les costumes. Une liste à laquelle il faut encore ajouter, entre autres, le nom de René Clair, auteur d’un film projeté pendant le ballet « instantanéiste » Relâche, en 1924 !

 

Pourquoi avoir choisi de présenter une exposition sur Les Ballets Suédois aujourd’hui, et à l’Opéra de Paris ?

Mathias Auclair : Cette exposition a pu voir le jour car la Bibliothèque musée de l’Opéra a reçu un don direct de Rolf de Maré en 1952. On peut se demander dans quelle mesure ce dernier avait vraiment l’intention de donner ces pièces à la BmO. En fait, ce don intervient au moment de la fin des Archives Internationales de la Danse (créées par Maré en hommage aux Ballets Suédois), cette entreprise préfigurant les grandes institutions de conservation de la danse. Les AID s’étant essouflées après la Seconde Guerre mondiale, Rolf de Maré décide de partager ses collections entre la Suède et la France dans des conditions qui restent plutôt floues. À l’origine, toutes les pièces des Ballets Suédois devaient aller à Stokholm pour constituer le futur musée de la danse. Or, il se trouve que nous avons retrouvé dans le fonds un certain nombre de pièces des Ballets Suédois, qu’il s’agisse de photos, de tableaux, de costumes ou d’objets. L’une des explications possibles est celle du déménagement monstrueux car aux Archives Internationales de la Danse il y avait des milliers de documents.

Franck Claustrat : De plus, il existait des résistances et des débats sur ce qui partait à Stokholm et ce qui restait à Paris. De temps en temps, certaines choses parties à Stokholm étaient ensuite rapatriées ici à cause des dissensions internes à l’AID entre Pierre Tugal et Rolf de Maré. Le partage s’est donc fait à la hache. Le plus bizarre est sans doute que l’on ait récolté quinze costumes. Maré voulait-il les laisser là ? Nous n’avons ni archive, ni papier à ce sujet. Ils ont beaucoup tourné dans les années 1960, puis ont été fossilisés dans leurs caisses où ils sont restés jusqu’à aujourd’hui.

 

Un costume traditionnel utilisé par Les Ballets Suédois dans "Nuit de Saint-Jean" @ D.R.

Un costume traditionnel utilisé par Les Ballets Suédois dans « Nuit de Saint-Jean » @ D.R.

Mathias Auclair : Je pense, en ce qui concerne les photos, que Rolf de Maré avait envie de les partager entre la Suède et la France car il existait de nombreux doublons. Mais cette répartition l’a obligé à « casser » un certain nombre d’albums.

Nous avons également des esquisses de décors, des costumes dont il existe très peu d’exemplaires à Stokholm, et quelques tableaux assez importants et captivants, car assez étrangers au reste de nos collections. On y trouve un peu de peinture expressionniste par exemple. Ensuite nous avons travaillé avec Franck Claustrat pour déterminer ce que comprenait exactement ce fonds et si nous pouvions faire une exposition avec les pièces françaises uniquement, provenant également de collections privées ou publiques. Nous avons notamment quelques photos qui proviennent des musées de la Ville de Paris, des dessins qui viennent du musée Fernand Léger de Biot – qui d’ailleurs n’ont pu tous les prêter car ils avaient un autre projet en cours cet été, le théâtre des Champs-Elysées nous a confié une affiche.

 

Montrez-vous l’intégralité de ce fonds ?

Mathias Auclair : La collection était extrêmement riche et l’on ne pouvait pas tout montrer. C ‘est la plus grande, mise à part celle du Musée de la danse de Stokholm, jamais présentée dans son intégralité jusqu’à aujourd’hui. L’idée qui a présidé à cette exposition est celle que signale le sous-titre : « une compagnie d’avant-garde ». Donc nous avons insisté sur les ballets les plus transgressifs. Je n’ai pas fait le calcul mais, sur les vingt-six création, nous devons bien en présenter une vingtaine. L’espace est assez compliqué ici, cette rotonde est spectaculaire, mais c’était un vrai casse-tête. Nous voulions montrer la très belle collection d’affiches, rassembler des œuvres qui ne l’avaient jamais été. Nous avons créé des thèmes qui apportent du rythme. Et bien sûr, nous étions conscient que tout le monde allait nous poser la question de ce qui était « suédois » dans ces ballets Suédois. Donc nous avons mis en avant le fonds « suédois » et nous avons également insisté sur le concept de ballet chorégraphique. Nous avons opposé l’exotisme scandinave à l’exotisme levantin. Et puis, l’exposition rappelle que tout avait été manigancé et organisé par les trois acteurs que sont Rolf de Maré, Jacques Hébertot et Jean Börlin. Enfin, nous avons cherché à faire le lien avec l’Opéra.

 

Le Roseau, chorégraphie de Jean Börlin : esquisse de décor Aquarelle et gouache d’Alexandre Alexeieff 1924- BnF, Bibliothèque-musée de l’Opéra

Un exemple d’exotisme levantin : « Le Roseau », chorégraphie de Jean Börlin : esquisse de décor Aquarelle et gouache d’Alexandre Alexeieff – 1924- BnF, Bibliothèque-musée de l’Opéra

 

Mais les Ballets Suédois n’ont jamais dansé à l’Opéra…

Mathias Auclair : Non, effectivement. Au départ, Rolf de Maré avait l’intention de louer la salle, et a entrepris des tractations avec Rouché. Mais ce dernier aimait tellement Fokine qu’il lui a enjoint de le prendre comme chorégraphe s’il voulait que les Ballets Suédois jouent à l’Opéra. C’est pourquoi les Ballets Suédois ont finalement choisi le théâtre des Champs-Elysées tandis que les Ballets Russes étaient à l’Opéra. Par contre, après la dissolution des Ballets Suédois, l’Opéra a récupéré un certain nombre de leurs artistes pour les faire travailler. Rouché voulait garder un certain nombre de gens importants pour la danse car il était dans l’expectative avant de trouver l’homme de la situation en la personne de Serge Lifar. Mais Lifar lui-même a su utiliser ces talents : il a dansé avec Carina Arina, il a fait travailler Fernand Léger, et bien d’autres.

 

Avez-vous choisi un angle particulier pour l’exposition ?

Franck Claustrat : Le concept de l’exposition est d’essayer d’expliquer comment les Ballets Suédois ont proposé une nouvelle forme de modernité à Paris avec leur folklore, le tableau vivant et des relations intimes ou intéressantes avec le cinéma ou les arts plastiques.

C’est aussi le hasard de la rencontre en un conservateur passionné, Mathias Auclair, intéressé par le sujet et moi-même qui suis chercheur – j’ai fait ma thèse sur les artistes suédois à Paris 1908-1935 –, sachant que la danse est un sujet qui intéresse de plus en plus les universitaires et les spécialistes de la danse. Je pense, par exemple, à l’exposition Danser sa vie. Donc nous sentions que c’’était le bon moment pour parler des Ballets Suédois mais nous avons attendu d’avoir à la fois les œuvres et les arguments scientifiques pour démontrer que c’était vraiment autre chose que les Ballets russes. Une étape et une clef pour comprendre la danse contemporaine et notamment toutes les expérimentations sur la danse plasticienne, la danse performative ou conceptuelle.

Propos recueillis par Agnès Izrine

Lire aussi https://dansercanalhistorique.com/2014/08/11/les-ballets-suedois-une-compagnie-davant-garde/

https://dansercanalhistorique.com/2014/08/11/un-petit-tour-dans-lexposition-des-ballets-suedois/

Les Ballets Suédois (1920-1925) une compagnie d’avant-garde
Exposition au Palais Garnier : 11 juin au 28 septembre 2014, Bibliothèque-musée de l’Opéra, tous les jours : 08 92 89 90 90

http://visitepalaisgarnier.fr/fr/les-ballets-suedois-1920-1925

 

À lire en complément, ou si vous ne pouvez pas voir l’exposition :ballets-suedois-une-compagnie-davant-garde Les Ballets Suédois. Une compagnie d’avant-garde (1920-1925), dir. Mathias Auclair et Frank Claustrat, Paris, Gourcuff/Gradenigo, 2014, p. 22-37, 13 ill.  [Catalogue de l’exposition, Paris, Opéra Garnier, Bibliothèque-musée de l’Opéra, 11 juin – 28 septembre 2014, organisée conjointement par l’Opéra national de Paris et la Bibliothèque nationale de France. Commissariat scientifique : Frank Claustrat, Mathias Auclair et Inès Piovesan.

 

 

 

 

 

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