Les Ballets Suédois, une compagnie d’avant-garde

Suite de l’article sur l’exposition sur Les Ballets Suédois à l’Opéra Garnier. Les commissaires retracent pour nous l’aventure des Ballets Suédois …

 

La troupe des Ballets Suédois sur le toit du Théâtre des Champs-Élysées - Photographie d’Isabey Ca. 1920-BnF, Bibliothèque-musée de l’Opéra

La troupe des Ballets Suédois sur le toit du Théâtre des Champs-Élysées – Photographie d’Isabey Ca. 1920-BnF, Bibliothèque-musée de l’Opéra

 

Pourquoi Rolf de Maré s’est-il lancé dans l’aventure des Ballets Suédois ?
Mathias Auclair :
Rolf de Maré est le descendant d’une des plus riches familles aristrocratiques suédoises. C’est un voyageur et un collectionneur de peintures des maîtres de l’Ecole espagnole – particulièrement du Greco, et des cubistes français (Picasso, Braque, Léger, notamment), grâce à Son ami peintre, Nils de Dardel, futur créateur du décor de Maison de fous, qui vit à Paris depuis 1910. Il agit comme une tête de pont suédoise, ainsi que Désiré-Émile Ingelbrecht compositeur et chef-d’orchestre, qui est très introduit dans les cercles d’avant-garde française, notamment musicale. Il a dirigé l’orchestre du Théâtre des Champs-Élysées et du Théâtre des Arts avant de lier son destin à celui des Ballets Suédois pour les trois premières saisons. Les premiers contacts sont certainement pris par ce dernier. Il faut savoir que les Scandinaves sont nombreux à fréquenter les milieux artistiques parisiens. 70% des élèves de Matisse, par exemple, sont suédois, norvégiens, etc. Idem pour Fernand Léger. Les nordiques qui marquent les français de l’époque s’appellent August Stindberg et Edvard Munch qui a travaillé avec Toulouse-Lautrec et Gauguin. Donc on les connaissait bien en ce début du XXe siècle, peut-être mieux que de nos jours.

C’est également Nils de Dardel qui présente Börlin à Maré en 1918. À l’époque, Jean Börlin est Premier danseur au ballet de l’Opéra royal de Stokholm.

Rolf de Maré et lui veulent s’illustrer à Paris et cherchent quelqu’un qui pourra les y emmener. Ils rencontrent Hébertot qui se trouve alors à Stokholm car il accompagne une tournée d’Arsène Durec. De Maré et Börlin entrent en contact avec lui toujours par l’intermédiaire de Nils de Dardel qui est vraiment le catalyseur des premières années des Ballets Suédois.

Franck Claustrat : De plus, Hébertot, d’origine normande, voue un culte au Vikings, à la littérature scandinave, à Strindberg. Il dirigeait Le Studio, salle d’essai théâtrale au Champs-Élysées et si l’on regarde le programme en 23/24 il comporte de nombreuses créations d’auteurs nordiques. Hébertot avait pour mission de constituer une troupe. Il a donc débauché les danseurs du Ballet Royal de Stokholm. Paris, était alors considéré comme une « terre de perdition ».

Quand arrivent-ils à Paris ?

Mathias Auclair : Leur première tournée préliminaire prendra la forme de « concerts de danse » à la Comédie des Champs-Elysées le 24 mars 1920.La compagnie n’a qu’un seul chorégraphe : Jean Börlin (qui produira 26 créations dans lesquelles il danse).  Au départ, il s’agit d’une série de solos avec intermèdes. Pour un certain nombre d’entre eux, ils préfigurent une série de ballets quand il va les amplifier et les complexifier.

 

Jean Börlin dans "Sculpture négre" photographie d'Isabey 1920 - BnF-BmO

Jean Börlin dans « Sculpture négre » photographie d’Isabey 1920 – BnF-BmO

En attendant il présente une Danse céleste qui ressemble à s’y méprendre à la danse siamoise des Orientales, totalement inspirée de Nijinski, avec le même type de costumes. Il y ajoute d’autres petits solos très influencés par la collection de tableaux de Rolf de Maré et surtout il se précipite dès son arrivée à Paris voir l’atelier de Picasso. C’est là qu’il découvre les statues primitives et les Arlequins d’où les solos Sculpture nègre et Arlequin. Un autre solo intitulé Devant la mort  va devenir le ballet El Greco et Derviche – au singulier – deviendra Derviches.

Quel est l’accueil du public et de la presse ?
Mathias Auclair :
Tout se passe bien. Tout le monde est content. Börlin a fait la Une de tous les journaux, grâce à une stratégie très bien mise au point avec Hébertot, qui possédait plusieurs journaux et une campagne de publicité assez onéreuse (environ 125 000 Frs de l’époque qui comprend des affiches et l’achat d’espaces publicitaires dans une vingtaine de journaux).

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Projet d’affiche de Per Krohg pour la première saison des Ballets Suédois BnF-BmO @ D.R.

Finalement, ils se décident pour une saison aux Champs-Élysées. La communication passe par des affiches illustrées notons celle de Per Krohg, un peintre norvégien, dont nous avons l’affiche et la maquette restaurée pour l’occasion. Il était élève de Matisse ça se voit. Avec influences cubistes et expressionnistes.

Pourquoi n’ont-ils duré que cinq ans ?
Mathias Auclair :
Le montage des Ballets Suédois est assez complexe. Hébertot est à la fois l’administrateur de la compagnie mais il est aussi directeur du théâtre des Champs-Élysées au nom de Maré (qui ne peut le diriger en tant qu’étranger). Donc Maré loue (cher ! 400 000 Frs la première saison) le théâtre à Hébertot. C’est un système à deux têtes et bientôt trois puisqu’ils vont créer une société Jacques Hébertot. L’entreprise est bien ficelée : Un financier millionnaire : de Maré, un administrateur habile : Jacques Hébertot, et un créateur doué: Jean Börlin. Ça va marcher pendant cinq ans, tant qu’il y aura de l’argent. Ça explose quand ils en arrivent à la non-danse. Le public ne suit plus. De plus les « Années Folles » cessent quasiment à la même date, quand politiquement et surtout économiquement c’est la crise. Picabia par exemple décide d’une autre orientation pour sa peinture.

Qu’est-ce que l’Histoire en retiendra ?
Mathias Auclair :
Ce que l’Histoire a retenu des Ballets Suédois, c’est leur lien avec l’Avant-garde internationale. Les Ballets Suédois viennent aussi à Paris se présenter comme tels. Ils amènent avec eux un répertoire suédois « pur jus », un peu comme les Ballets russes l’avaient fait. Ils vont même plus loin en utilisant de vrais costumes traditionnels. On constate que certains ont dû être refaits car ce sont des costumes de théâtre, mais on distingue cette volonté de folklore plus vrai que nature qui a fait une partie de leur succès. Paris adorait cette partie populaire et joyeuse avec des danseurs et musiciens nordiques.

Ils avaient donc du succès malgré tout ?
Franck Claustrat :
La particularité des Ballets Suédois c’est qu’ils cherchent à faire des ballets très connotés pour que tout le monde s’y retrouve. Donc ils font des ballets français : Les Mariés de la Tour Eiffel ou Jeux, américain, Within the quota avec la musique de Cole Porter et les décors et costumes de Gerald Murphy, un italien avec La Jarre, argument de Pirandello, musique d’Alfredo Casella et décors de Chirico… Cette volonté de plaire à tout le monde vient de leur désir de tourner à l’International. Donc ils proposent un ballet « local » à chaque tournée dans un pays. Within the Quota, par exemple, on croirait voir Charlot sur le bateau. C’est un ballet considéré comme facile présenté lors de la tournée américaine qui se passe si mal pour eux que Maré est obligé d’inviter le public. Il écrit à Hébertot « il y a du public, mais pas un sou en caisse ».

"Within the Quota" chorégraphie de J. Börlin, J. Börlin dans le rôle de l'émigrant. Photgraphie de James Abbe, dit Abbé 1923 - BnF - BmO

« Within the Quota » chorégraphie de J. Börlin, J. Börlin dans le rôle de l’émigrant. Photgraphie de James Abbe, dit Abbé 1923 – BnF – BmO

Existe-t-il, comme la légende le dit, une vraie rivalité entre les Ballets Suédois et les Ballets russes ?
Franck Claustrat :
La rivalité entre les Ballets Suédois et les Ballets Russes est réelle. C’est même une question de survie. Lequel va couler le premier ? Ils se surveillent. Souvent, les ballets de Fokine sont réaménagés par Börlin comme Jeux ou L’Homme et son désir qui est un ballet prévu pour Nijinski qui vient d’être récupéré par les Ballets Suédois. En revanche, la grande différence de vision artistique entre les deux compagnies tient essentiellement à la fortune de Diaghilev et de Maré. Le premier n’a pas d’argent ; il doit sans cesse en trouver. Donc il peut faire des tentatives modernistes mais il est assez vite obligé de plaire à ses mécènes. Maré, lui, ne compte pas. C’est donc le projet artistique qui prime, quitte à déplaire et ensuite renflouer les caisses. Assez vite, Maré comprend qu’il court à sa perte, qu’il perd trop d’argent, mais il n’a pas pu arrêter la machine en changeant de politique de créations. Les ballets sont au contraire de plus en plus difficiles pour le public de l’époque. Relâche et Cinésketch sont les deux derniers spectacles. Ce sont des ballets conceptuels qui vont à l’encontre de toute recherche de profit alors qu’ils sont déjà en train de couler. C’est ça le plus étonnant.

Propos recueillis par Agnès Izrine

Lire aussi https://dansercanalhistorique.com/2014/08/11/exposition-les-ballets-suedois-a-lopera-de-paris/

https://dansercanalhistorique.com/2014/08/11/un-petit-tour-dans-lexposition-des-ballets-suedois/

Les Ballets Suédois (1920-1925) une compagnie d’avant-garde
Exposition au Palais Garnier : 11 juin au 28 septembre 2014, Bibliothèque-musée de l’Opéra, tous les jours : 08 92 89 90 90

http://visitepalaisgarnier.fr/fr/les-ballets-suedois-1920-1925

À lire en complément, ou si vous ne pouvez pas voir l’exposition : Les Ballets Suédois. Une compagnie d’avant-garde (1920-1925), dir. Mathias Auclair et Frank Claustrat, Paris, Gourcuff/Gradenigo, 2014, p. 22-37, 13 ill.  [Catalogue de l’exposition, Paris, Opéra Garnier, Bibliothèque-musée de l’Opéra, 11 juin – 28 septembre 2014, organisée conjointement par l’Opéra national de Paris et la Bibliothèque nationale de France. Commissariat scientifique : Frank Claustrat, Mathias Auclair et Inès Piovesan.

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