Paris-New York-Paris en Lorraine

Le CCN – Ballet de Lorraine dirigé par Petter Jacobsson a eu la bonne idée de reprendre Relâche, œuvre célèbre créée en 1924 par Jean Börlin, Francis Picabia et Erik Satie pour les Ballets Suédois de Rolf de Maré. Ce ballet, qui n’a jamais été repris depuis sa création est donc une découverte que l’on retrouve revisité d’après l’original par Petter Jacobsson et Thomas Caley avec, à la baguette Aurélien Azan-Zielinski. La soirée qui comprend en outre Sounddance de Cunningham et Corps de Ballet de Noë Soulier, a pour titre Paris – New York – Paris.

relache

« Sur les panneaux du théâtre, un immense Relâche était bien affiché, mai il s’agissait du ballet dont c’était bien le titre. Ainsi dans une extrême confusion le public essayait obstinément de forcer les portes, qui restaient non moins obstinément fermées. Enfin, un homme en noir vient d’une voix morte annoncer que c’était effectivement « relâche » et que la première de Relâche était remise à une date ultéireure. Tout le monde fut persuadé que c’était encore une farce de ce fumiste de Picabia… Cependant, le 4 décembre[1], le rideau se leva, provoquant la stupeur générale » (Maurice Sachs, La Décade de l’illusion, 1950). Le titre original aurait dû être Après diner. Mais il a été biffé par Picabia et chargé des annotaitons « d’Erik Satie, Jean Börlin et Picabia ». Il devient sur le programme : « Ballet instantanéiste en deux actes, un entr‘acte et la queue du chien » Il ne nous restait de ce mystérieux Relâche que la légende, quoique bien moins ancrée dans la mémoire collective qu’un Sacre du printemps, qui persistait pourtant, grâce notamment au film projeté en son milieu : Entr’acte de René Clair.

« Apportez des lunettes noires et de quoi vous boucher les oreilles« , indiquaient les auteurs du ballet. Quand le rideau s’ouvre aujourd’hui, le décor ne provoque plus la stupeur mais l’émerveillement.

Un immense panneau sur lequel sont fixés 484 puissants réflecteurs qui projettent leur lumière vers la salle, aveuglent le public. À la création, ce devaient être des phares de tractions avant ou d’une « 300HP », la voiture à grande vitesse que conduisait Picabia.

Relâche : Galerie Photo de Laurent Philippe

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Une femme du monde surgit de la salle et monte sur scène, dans une robe scintillante de Jacques Doucet, et une cape vert émeraude. Elle ne fait rien si ce n’est fumer une cigarette devant un pompier de service – décoré de la Légion d’Honneur, s’il vous plaît ! et aussi pompier que l’art du même nom – qui passe son temps à vider l’eau d’un seau dans un autre, avant d’être entourée par onze hommes suivis de « Jean Börlin » et de l’Homme, en tenue de soirée et chapeau claque ou plutôt un huit-reflets puisque dans cette pièce tout est affaire de « réflection ». La musique intermittente d’Erik Satie aux airs « très évocateurs » selon leur auteur – entendez très grivois –, ajoute encore à l’immobilisme de la scène. S’arrogeant alors les codes du music-hall, très en vogue à l’époque, la Femme se dénude, et se retrouve « en petite tenue ». Suivent des danses loufoques, successions de poses et vrai mélange des genres, faisant fi de la hiérarchie entre le savant et le populaire, comme le souhaitait Picabia, dans ce qui passe désormais pour le premier happening de l’histoire des arts.

« Mon premier est une jolie femme portant un robe et un manteau de chez Jacques Doucet.
Mon second est un beau garçon brillant comme un diamant ;
Mon troisième est un pompier décoré de la Légion d’Honneur, il est là en cas d’incendie !
Mon quatrième est un chameau.
Mon cinquième ce sont des hommes en habit noir.
Mon sixième est la queue du chien.
Mon tout est un succès.
Qu’est-ce que c’est ? »
Francis Picabia, feuille de salle du théâtre des Champs-Élysées, 1924.

Entr’acte.

Le film de René Clair est un vrai chef-d’œuvre de liberté, d’impertinence, d’excentricités en tout genre. Beaucoup ont vu ces images où Satie et Picabia bondissent sur le toit du Théâtre des Champs Elysées ; ce canon qui pointe vers le public et tire, Man Ray et Duchamp jouant aux échecs sur les toits, et enfin le coup de fusil hasardeux qui épargne une colombe et fait chuter Jean Börlin sur l’avenue Montaigne. S’ensuit le meilleur moment : l’enterrement. Un corbillard attelé à un dromadaire transporte le cercueil suivi par une foule qui marche de plus en plus vite, court, et bondit au ralenti. Le tout entrecoupé de plans du scenic railway (un grand-huit) qui, à l’époque, firent frémir les spectateurs ; et de sauts impondérables d’une ballerine à barbe dont on voit la culotte. Après avoir remonté les Champs-Elysées le voilà qui s’emballe dans la campagne, verse. Du cercueil sort Jean Börlin qui fait disparaître tout le monde y compris lui. C’est aussi drôle et foutraque qu’ingénieux et poétique.

Le rideau qui annonce le deuxième acte est un moment savoureux en forme de manifeste contre le goût bourgeois. « Si cela ne vous plaît pas, vous êtes libre de foutre le camp », « Allez donc à l’Opéra ou au Théâtre Français, vous serez ravis, pauvres malheureux » « Erik Satie est le plus grand musicien du monde »…

Le deuxième acte convoque des infirmières un peu raides – qui portent la croix rouge à la place des tétons – des hommes en justeaucorps blancs à pois miroirs, et une brouette. La Femme qui porte une couronne de mariée la donne à une femme assise dans la salle, petit signe amical à Marcel Duchamp et à sa Mariée mise à nu par les célibataires même (Le Grand verre), tableau qui sera repris beaucoup plus tard (en 1973) par Merce Cunningham dans Walkaround time.

Relâche : Galerie Photo de Laurent Philippe

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Merce Cunningham et John Cage adoraient Satie. Ses premières chorégraphies sont d’ailleurs créées sur sa musique. S’est-il inspiré de Relâche, premier ballet destructuré, « une œuvre homogène et exacte » qui fait « dégringoler tous les préjugés » avec « une musique qui n’est plus de la musique » (selon Fernand Léger) ? Possible. En tout cas, nous savons que Bengt Häger, bras droit de Rolf de Maré, le familiarisa avec Relâche lors d’une tournée effectuée en Suède en 1964. Il se trouve que Bengt Häger directeur du musée de la danse de Stokholm était l’ami de Petter Jacobson, directeur du Ballet de Lorraine. Et voilà la boucle bouclée. Petter Jacobsson ayant l’intelligence de présenter dans le même programme un somptueux Sounddance créé en 1975 par Merce Cunningham. Formidablement bien dansé par le Ballet de Lorraine qui a été préparé à cette vraie performance – physique pour le coup – par Thomas Caley et Meg Harper. Etc’est un vrai bonheur de voir les danseurs s’élancer sur la musique de David Tudor dans cette chorégraphie aussi virtuose que complexe.

Sounddance : Galerie Photo de Laurent Philippe

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Noé Soulier à qui incombait la difficile tâche d’ouvrir cette soirée exceptionnelle avec Corps de Ballet a prouvé qu’il était capable de mener ses recherches chorégraphique à grande échelle. S’appuyant uniquement sur le vocabulaire de la danse classique, il réussit la gageure d’en dérouler, par ordre alphabétique, ses pas et leurs nombreuses variations d’Arabesque à Temps de flèche en passant par Pas de bourrée ou Sissonne…Mais on a retiré tous les pas de liaisons tout comme musicalement, l’orchestre dirigé par Aurélien Azan-Zielinski joue bien le 4e mouvement de la 4e symphonie de Schubert mais sans la mélodie. Seul l’accompagnement reste audible. Quant au décor, il ne sont plus que pièces et morceaux d’un ballet classique en pleine décomposition.

Corps de Ballet : Galerie Photo de Laurent Philippe

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Et en parlant de décomposition, la troisième partie de Corps de Ballet ne danse plus, cette fois, que les pas de liaisons enlevés dans la première partie. Enfin, la dernière partie qui se compose des gestes de pantomime ne laissent plus voir que les mains et la déformation des visages… C’est aussi amusant qu’intelligent.

En tout cas, la soirée est exceptionnelle et l’on sait déjà que l’on pourra la voir à la Biennale de la danse de Lyon… À noter sur vos tablettes.

 Agnès Izrine

Opéra National de Lorraine – Nancy du 15 au 19 mars 2014

[1] En fait, le 24 novembre, Jean Borlin était réellement souffrant.

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