William Forsythe par le Ballet de Dresde

Suite du « portrait » William Forsythe conçu par le Festival d’Automne à Paris, le programme que proposait le SemperOper Ballett de Dresde qui entretient une relation particulière avec le chorégraphe depuis que Aaron S. Watkin, ancien soliste du Ballet de Francfort (et donc de Forsythe), le dirige. Trois « ballets » donc, avec deux pièces plutôt anciennes Steptext (créé pour l’Aterballetto en 1985) et l’inépuisable In the Middle Somewhat Elevated (créé en 1987 pour l’Opéra de Paris. Entrées toutes deux au répertoire du Ballet de Dresde en 2004) et Neue Suite de 2012, mais d’une facture néanmoins beaucoup plus classique que les dernières œuvres créées pour sa compagnie.

Steptext est donc l’une des premières œuvres de William Forsythe, un quatuor composé d’une femme et trois hommes sur la Chaconne de la Partita N°2 pour violon de Bach.

 

 

Comme son nom l’indique, il s’agit d’un texte de « pas ». Comme on décomposerait un récit par son vocabulaire. Ici, bien sûr, il s’agit du lexique de la danse classique. Mais plus encore que d’une « déconstruction » – terme consacré à l’œuvre de Forsythe – il s’agit surtout de disséquer sa construction architecturale : ses porte-à-faux, ses applombs et ses contrepoids, mis en mouvement et en jeu dans de délicats équilibres qui finissent par miner la stabilité et la verticalité des figures énoncées. La danse est propulsée à grande vitesse ajoutant du risque à la virtuosité, ici clairement affichée comme moteur de l’ensemble, avec ses portés finis en grand écart, ses sauts et ses tours vrillés, compliqués de départs dans des directions opposés ou de tempos contradictoires. Chaque pas est poussé à ses limites extrêmes, par des allongements, des déhanchements, des extensions à n’en plus finir jusqu’à décortiquer jusqu’à l’anatomie même du danseur qui devient presque le sujet de Steptext, tant coordination et articulations sont données à voir au spectateur. Et d’une certaine façon, c’est bien de montrer le travail des danseurs dont il est question. Brusquement, le spectacle s’arrête en quelque sorte. La lumière se rallume, les danseurs réintègrent un corps « ordinaire » pour simplement marcher ou sortir du plateau, la musique cesse. Façon de se retrouver dans le studio d’une part, et d’autre part de disloquer les codes du spectaculaire au même titre que les corps des interprètes pour montrer l’essence de la danse. Le travail sur le contrepoint musical est tout aussi finement mené, Forsythe n’ayant pas choisi la Chaconne de Bach par hasard, un des morceaux les plus difficiles du répertoire pour violon qui égrène toutes les bases techniques connues à l’époque et passe du mineur au majeur dans une série de variations plus subtiles les unes que les autres.

 

Natalia Sologub, Claudio Cangialosi  dans "Steptext" - Dresden SemperOper Ballett @ Costin Radu_0191

Natalia Sologub, Claudio Cangialosi dans « Steptext » – Dresden SemperOper Ballett @ Costin Radu_0191

Les quatre danseurs du Ballet de Dresde (Courtney Richardson, Michael Tucker, István Simon, Fabien Voranger) sont remarquables et savent marier à merveille élévation et décontraction, arrivant même à infuser dans cette partition complexe, une sorte d’humour volatile dû à une certaine distanciation vis-à-vis de leurs performances.

 

 

Neue Suite, créée spécialement pour le Ballet de Dresde est une suite de pas de deux, qui utilise également le vocabulaire classique, mais le temps a passé, et William Forsythe n’a depuis longtemps plus rien à prouver quant à cette technique. Du coup, on retrouve bien sûr les figures de haute volée et l’exploration ultime de mouvements académiques, mais le Forsythe qui signe cette « Suite » est celui de « From a classical position »*.

 

Claudio Cangialosi et Chantelle Kerr dans "Neue Suite" @ Costin Radu

Claudio Cangialosi et Chantelle Kerr dans « Neue Suite » @ Costin Radu

 

Il chorégraphie tout en analysant les lignes et les signes qu’il trace dans l’espace et qui se prolongent dans l’après-coup du geste, comme s’il examinait sous tous les angles les formes du classique et en révélait ses effets ou son ossature. Du coup, Neue Suite se laisse traverser par une histoire de la danse réinventée par la mise en exergue des détails de ses évolutions. Ça tient à l’extension exagérée d’un bras, à une rotation des hanches, un position en retrait de la pointe… Les couples qui se succèdent sont tous exceptionnels dans leur élasticité, leur vélocité, leur versatilité.

 

AnnaMerkulova et Jon Vallejo dans "New Sleep" @ Costin Radu_20120223_1731

Anna Merkulova et Jon Vallejo dans « New Sleep » @ Costin Radu_20120223_1731

 

Mais l’un des duos les plus extraordinaire est ce Slingerland qui n’est autre qu’une relecture magistrale du Pas de deux du Lac des Cygnes (2e acte, pas d’action) par Forsythe, réduit à l’essentiel, d’une profondeur dramatique rare, d’une émotivité, d’une beauté à couper le souffle, dansé à la perfection par Sangeun Lee, dont les bras sont impressionnants de souplesse, et Raphaël Coumes-Marquet sur la musique de Gavin Bryars. Suivi par New Sleep (sur la musique de Thom Willems) dansé par Anna Merkulova et István Simon, quintessence du style Forsythe et de Bach dansé par Elena Vostrotina et Christian Bauch, Slingerland semble un contrepoint avant de faire entrer la danse dans l’éternité.

 

 

Enfin, In the Middle Somewhat Elevated, clôturait cette soirée. Cette pièce phare, créée pour l’Opéra de Paris en 1987 (avec Sylvie Guillem) apparaissait très différente, dansée par le Ballet de Dresde. Peut-être parce que ce qui semblait totalement impossible techniquement est devenu un acquis des danseurs d’aujourd’hui qui l’abordent avec une quasi désinvolture.

 

"In the Middle, Somewhat Elevated" Dresden SemperOper Ballett @ Costin Radu

« In the Middle, Somewhat Elevated » Dresden SemperOper Ballett @ Costin Radu

 

Peut-être est-ce aussi la marque de ce SemperOper Ballett pour qui les chorégraphies de Forsythe sont une seconde nature. Toujours est-il qu’ils semblent avoir comme une réserve de temps à dépenser malgré une rapidité si extrême dans chaque pas que l’on ne perçoit par moment que la trace du mouvement. On y retrouve Elena Vostrotina, Sangeun Lee, Raphaël Coumes-Marquet et Jiří Bubeníček qui frisent la perfection. Leurs prises de force sont invisibles, leurs mouvements complètement intégrés, complètement cohérents, aussi naturels et souples, aussi indifférents à leurs exploits que peuvent l’être des chats.

Agnès Izrine

28  au 30 octobre au Théâtre de la Ville dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

Distribution :

Steptext
chorégraphie, scénographie, costumes, lumières : William Forsythe
musique : Jean Sébastien Bach
Danseurs : Courtney Richardson, Micahel Tucker, Istvan Simon, Fabien Voranger.

Neue Suite
chorégraphie, scénographie, lumières :William Forsythe
costumes : William Forsythe, Yumiko Takeshima
musique : Haendel, Berio, Gavin Bryars, Thom Willems, J.S.Bach
Danseurs : Haendel : Duosi Zhu, Jan, Casier, Chantelle Kerr, Julain Amir Lacey, Alice Mariani, Laurent Guilbaud ; Berio : Julia Weiss, Michael Tucker, Courtney Richardson, Jiří Bubeníček, Duosi Zhu, Jan Casier ; Slingerland : Sangeun Lee, Raphaël Coumes-Marquet ; New Sleep : Anna Merkulova, Istvan Simon, Bach : Elena Vostrotina, Christian Bauch.

In the Middle Somewhat Elevated
chorégraphie, scénographie, lumières : William Forsythe
musique : Thom Willems
Danseurs : Elena Vostrotina, Sangeun Lee, Julia Weiss, Anna Merkulova, Raphaël Coumes-Marquet, Jiří Bubeníček, Johannes Schmidt, Sarah Hay et Alice Mariani.

 

* From a Classical Position

Un DVD conçu et dansé par William Forsythe et Dana Kaspersen

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