« Tordre » de Rachid Ouramdane

Les particularités de mouvement de deux danseuses, poussées à l’extrême de leur implication, font déménager les conventions anatomiques de l’image du corps. Un triomphe du geste.

Dans Les témoins ordinaires, une précédente pièce de Rachid Ouramdane, on s’était laissé emporter par un fabuleux mouvement de tour sur elle-même, comme sans fin, de l’une des interprètes. Et cela pouvait parler d’une infinité de mémoire enroulée, cherchant à se libérer. Un très fort moment. Puis dans Sfumato, du même chorégraphe, revint un moment identique ; par la même interprète. Comme cette pièce paraissait, de surcroît, signer un retour à l’ordre de la belle danse académique contemporaine, on s’irrita devant un abus de recours à un filon.
Vient à présent la pièce Tordre. Un peu à l’image de son titre, on y voit tout différemment. Il s’agit cette fois d’un duo, qui réunit – et pour grande part fait alterner des prestations solistes – de deux danseuses, Lora Juodkaite et Annie Hanauer. La première de celles-ci était la danseuse tournoyante des deux pièces qu’on vient d’évoquer. Et elle tournoie encore, et de plus belle, dans Tordre. Cela en devient matière essentielle, et sujet principal de la pièce (pour ce qui la concerne).
Tout se joue dans un bel hémicycle sobrement tendu de toile mate, translucide, équilibré et apaisant, de l’une des salles de Bonlieu, scène nationale d’Annecy. Tordre est l’un des spectacles qui marque la réouverture de ce lieu, à l’issue de trois années de travaux, débouchant sur un résultat architectural absolument superbe. C’est comme dans un écrin de convergence que les deux jeunes femmes, toutes gainées, là érotisées, se produisent d’abord de concert, dans l’exposition de postures outrées, sur-spectaculaires, de danseuses de show, façon Broadway.

"Tordre" © Patrick Imbert

« Tordre » © Patrick Imbert

On ne sait pas encore à quel point la pièce de Rachid Ouramdane va aller décaper furieusement, derrière cet éclat des apparences de soi et du geste, pour y déceler des logiques profondes de l’écriture du mouvement, mais aussi y dégager des lignes de fuite démentes. Quelle étrange pièce, qui nous laisse bouleversé, assuré d’y avoir plongé, comme rarement aussi profondément dans des implications de ce que le corps dit en actant ; mais dont ce dégagement inouï de forces nous semble aussi échapper à une parfaite maîtrise de la part de son auteur.
Car enfin, quelque chose de bancal s’insinue entres les performances de Lora Juodkaite et d’Annie Hanauer, chacune des deux nous paraissant tout aussi considérables. Or la forme de leur mise en parallèle symétrique joue malencontreusement en défaveur de la seconde, dont l’impact est moins spectaculaire. Il est jusqu’à la manière dont elle se suspend, en attente massive sur une barre de fer, pour faire encombrement.
Par ailleurs, Lora Juodkaite, après avoir livré un premier immense solo tournoyant, reviendra plus tard, reproduire la même chose. Ce simple effet de redoublement dans la construction peine à convaincre. Enfin, si incroyable que paraisse la danse de cette artiste, rien ne suggère, à l’œil nu, qu’elle ressorte possiblement à un décrochage des normes comportementales, voire psychiques – et c’est très bien ainsi. Cela tandis qu’Annie Hanauer porte au contraire un signe distinctif manifeste. Elle n’a qu’un bras d’origine biologique, l’autre étant une prothèse, qui est montrée dévêtue. Comment les statuts d’expositions de ces deux femmes sont-ils mis en rapport ?
On vient d’énumérer un certain nombre de déséquilibres dans l’exposé des enjeux de la pièce tels qu’il est possible de les percevoir. Ces déséquilibres semblent ressortir à ce défaut de maîtrise dramaturgique, et compositionnelle, à propos duquel nous émettions précédemment quelques doutes. Mais enfin, comment cela se traduit-il ? Par la rencontre de deux danses travaillées à l’extrême de leurs implications, jusqu’à un point de tension où tout spectateur, bouleversé, traqué, est amené à reconsidérer son propre savoir sensible du geste. Et cela pourrait être toute une affaire de bras.
On l’apprendra par les discussions de pot de première : le tournoiement de Lora Juodkaite n’est pas qu’un motif de danse. Il est, depuis toujours chez elle, un mode nécessaire et absolu de relation au monde, qu’elle reproduit plusieurs fois par jour. Elle a pu avoir à en rendre compte dans sur un plan thérapeutique. Heureusement, nous y accédons dans son investissement artistique.
Poussé jusqu’à une vitesse insensée, produisant par moment une quasi dilution de sa figure transformée en torche visuelle, le tournoiement de Lora Juodkaite ne renvoie à rien de ce qu’on connaissait. Il ne mène à aucune transe : elle stoppe ce mouvement à sa guise en un instant et revenue aussitôt à un port de soi le plus normal, la danseuse semble passer librement, illico, d’un monde à un autre. Cela paraît d’une force implacable, dominante, d’une perturbation souveraine traversant le désordre commun du monde, y imposant un autre ordre. Il ne s’agit pas non plus d’une élévation en spiritualité ritualisée, à la manière des derviches.

"Tordre" © Patrick Imbert

« Tordre » © Patrick Imbert

L’artiste en rend compte elle-même, prononçant un long texte où elle livre la singularité de son expérience, alors même qu’elle est en mouvement. Mais son phrasé détaché est tel, aidé par un dispositif technologique parfait, qu’on ne se persuade que progressivement qu’il s’agit de sa voix en direct, et non d’un texte enregistré. Cette sensation est troublante. Elle est à ranger parmi les lignes fines qui font tension dans cette pièce.
Devant l’évidence du tournoiement, une figure qu’on pourrait considérer somme toute basique, mais devant sa mise en tension jusqu’à l’extrême de son implication, le regard spectateur est confronté à un soupçon d’effroi, de folie indicible, sur lesquels ouvrirait possiblement le geste dansé, quand il n’est pas du bluff. C’est de l’ordre d’une fascinante inquiétude. On s’y est pris à songer à l’atmosphère de Black Swan (le film). À un stade ultime d’engagement physique, et de compression des motifs, quelque chose pourrait se briser, par une fêlure de l’âme, plus que blessure du corps.
Le corps d’Annie Hanauer est lui, en revanche, manifestement blessé, et réparé. D’un bras en prothèse. Une vieille bien-pensance anime alors beaucoup de commentaires, indécrottables : cela consiste à se réjouir qu’on ait tôt fait d’oublier qu’il y a là une anomalie visible, et qu’on l’assimile, et que tout rentre dans l’ordre. Soit. Mais non, tout est bien en désordre, et notre propre expérience aura fonctionné à l’inverse, ne réalisant que progressivement la présence d’une prothèse en lieu et place d’un bras en chair et en os.
Les théories contemporaines du corps nous autorisent pareille inversion des points de vue, suggérant de considérer un membre « naturel » comme substitut d’une prothèse. Vu ainsi, c’est toute la géographie imaginaire du corps qui entre en subversion. Extrêmement nette, très savamment articulée, opérant de stupéfiants passages au sol, distribuant des coordinations aussi homogènes que développées, orchestrée avec une assurance tranquillement virtuose, la danse d’Annie Hanauer clame tranquillement un triomphe du geste, dont le dessin gracile de son bras rajouté, son maniement épuré, son intégration au-delà des logiques de l’expression émotionnelle, et pourtant éminemment signifiante, semble faire de sa prothèse l’exact stylet attendu. On n’y vérifie pas les théories de Kleist sur l’art de la marionnette. Prétendument inanimé, ce bras est bel et bien incorporé, dès qu’entendu le corps comme système de représentation.
C’est finalement dans ce trouble du corps dansant, dans le déménagement de ce qu’il donne à lire des apparences, qu’on a pu déceler le sens à réunir deux danseuses aussi distinctes, dans une relation ne dépassant guère le côte-à-côte. Et cela devint totalement, chez l’une comme chez l’autre, une affaire de bras, de membre rhétorique, d’outil d’équilibration, de système de coordination segmentée, d’extension (de prothèse ?) pour agripper l’espace, sinon s’y poser en appui. Déterminants dans le motif du tournoiement de l’une, comme dans les sculptures tridimensionnelles de l’autre, les bras des interprètes de Tordre arrachent nos regards à la paresse des convenances anatomiques.
C’est sans doute pour cela qu’il y a de la danse.

Gérard Mayen
Spectacle vu le 6 novembre 2014. Bonlieu, scène nationale d’Annecy.

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