« Casse-Noisette » de Jeroen Verbruggen

Philippe Cohen, directeur du Ballet du Grand Théâtre de Genève, a été bien inspiré en commandant cette nouvelle production de Casse-Noisette à Jeroen Verbruggen, sur des costumes et une scénographie signée des couturiers parisiens d’On Aura Tout Vu. À voir jusqu’au 21 novembre.

Casse-Noisette, on le sait, est une histoire à tiroirs Car ce conte, en effet, ne prend tout son sens si l’on connaît d’abord L’histoire d’une noix dure à casser. Histoire à tiroirs, donc, et à miroirs. De ceux que l’on franchit en tremblant pour entrer dans le monde du rêve. Et dans le monde de Jeroen Verbruggen, il y a une armoire. Avec ses tiroirs et ses miroirs, et surtout sa magie, qui fait apparaître et disparaître tous les personnages, qui inverse le cours des choses ou part en fumée…

Bref, le Casse-Noisette de Jeroen Verbruggen est une féérie comme on n’en a pas vu depuis longtemps. Il faut dire qu’avec la baguette magique des couturiers d’On Aura Tout Vu, Livia Stoianova et Yassen Samouilov qui signent la scénographie et les costumes, ce jeune chorégraphe de trente-deux ans, tout juste sorti des Ballets de Monte-Carlo avait un sacré atout dans sa manche !

Galerie photo Gregory Batardon

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Ça commence vite et fort, avec un probable Drosselmeier qui sort d’une armoire étrange, entouré d’improbables rats qui deviennent des rois grâce à des masques d’inspiration aussi excentriques qu’africains. L’orchestre de la Suisse Romande, dirigé par Philippe Béran, imprime un tempo alerte qui donne à l’ensemble une belle dynamique, et un équilibre des timbres parfait. L’idée du chorégraphe qui a changé l’ordre de quelques morceaux de la partition originale est, pour une fois, une vraie trouvaille, qui dope formidablement le ballet. On ne verra pas de sapin, mais cette armoire, mystérieuse et belle, inquiétante parfois, où tout se passe, d’un romantisme allemand biscornu avec ses gorgones et ses aigles, qui fait signe vers l’origine littéraire de ce conte d’E.T.A Hoffmann.

Les costumes et les éléments de décor (le tout ayant été réalisé superbement par les Ateliers du Grand Théâtre de Genève) des couturiers parisiens d’On Aura Tout Vu, qui habillent plus généralement Lady Gaga ou Conchita Wurst, sont extraordinaires, d’un minimalisme baroque, avec leur redingotes bien coupées, leurs justeaucorps mousseux d’un gris délicat avec de petits paniers qui évoquent des coques de noix, et leurs miroirs éteints. Et un lustre monumental plus rutilant et plus festif que n’importe quel arbre de Noël, d’ailleurs dont tout le folkore est absent ici.

Galerie photo Gregory Batardon

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Ce qui reste du conte est sans doute l’essentiel, soit l’histoire d’une jeune adolescente, Marie (Sara Shigenari, superbe danseuse), rejetée car différente, qui a besoin de briser sa coquille, vivant volontiers dans ses rêves et un monde fantasmagorique. Alors, s’ouvre à elle toutes sortes de métamorphoses qui travestissent sa réalité difficile et ennuyeuse. Casse-Noisette est donc traité comme un conte initiatique, mais aussi philosophique, car il ouvre à toutes sortes de réflexions sur l’identité et l’image de soi, des autres, la pluralité du moi et la relation au monde.

On y retrouve aussi les rats – ou tout du moins, de curieuses créatures qui aiment à fouiner et se déplacer en groupe, des soldats de bois, un Casse-Noisette devenu un petit monstre qui doit se dépouiller de tout pour devenir Prince des Noix et bien sûr, un Drosselmeier tout à fait magicien, dont on ne sait jamais qui il est vraiment.

Galerie photo Gregory Batardon

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Mais la vraie surprise et l’essentiel de ce Casse-Noisette est le talent chorégraphique de Jeroen Verbruggen. Outre les mouvements d’une célérité hallucinante, c’est leur stylisation qui frappe d’abord. Le premier salut, en ce sens, est déjà une signature. Mais l’ensemble de la gestuelle est pleine d’idées fortes, comme ces subtils décalages des équilibres qui donnent au corps une impression de flou, ces avancées heurtées et anguleuses qui signalent l’ambiguïté des personnages, les mouvements tout à fait tordus de Drosselmeier, des sauts inouïs qui s’arrêtent bloqués pour signifier le Casse-Noisette, la jambe qui lâche suggérant que les soldats de plomb sont bien éclopés, et des ensembles fluides, qui glissent au sol ou ne rechignent pas à incorporer soudain une figure de hip-hop…

Bref, un Casse-Noisette très réussi, d’une grande sensibilité, qui en met plein les yeux, et nous entraîne dans un monde de chimères et de merveilles, grâce aux vingt-deux danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève, qui font preuve d’un engagement et d’une interprétations remarquables.

Agnès Izrine

Grand Théâtre de Genève jusqu’au 21 novembre 2014.

À voir sur Arte Concert : http://tinyurl.com/nhg5a3g

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