« Manger » de Boris Charmatz

"Manger" @ Ursula Kaufmann

« Manger » @ Ursula Kaufmann

Toute notre énergie provient, en définitive, d’aliments que nous ingérons. Dans sa dernière pièce Manger, Boris Charmatz en fait aussi un support direct d’écriture.
Manger. Un seul mot pour un titre. Un verbe d’action. Celle-ci quotidiennement pratiquée par tout un chacun.
On aurait bien pu imaginer que cela se concrétise par un solo : une danse toute focalisée sur la bouche, l’ingestion, la mastication, sans oublier que cet endroit du corps est tout autant un lieu majeur de nos expressions émotionnelles, ou encore de transactions érotiques. On s’étonnerait presque de ne pas voir plus souvent la bouche investie en sujet principal de performances et chorégraphies.
Or Manger, la nouvelle pièce de Boris Charmatz, est bien plus qu’un solo ; et bien plus encore que la conjugaison de quatorze solos simultanés (qu’elle est aussi). À ne la saisir que sous l’angle du format, elle prend le relais direct des pièces à grand effectif, Levée des conflits, puis Enfant, que le directeur du Musée de la Danse à Rennes réalise depuis qu’il a pris la tête de cet établissement.
C’en était au point qu’on craignait quelque effet monumental, à force. Or Manger n’a rien qui frappe d’évidence. C’est une pièce qui peut dérouter, intriguer, suggérer l’errance. Manger, son action de base, en est d’emblée extirpée du banal. Ce sont des feuilles de papier de format A4 – en fait un succédané en pâte d’hostie – que ses  performeurs croquent, mâchent, avalent, pendant toute la durée de la pièce, après en avoir chacun déposé une liasse à ses pieds, à même le plateau.
La matière alimentaire est ainsi détournée de toute réduction anecdotique, reversée à une quasi abstraction, selon un dispositif qui suggérerait de prendre le plateau de scène tout entier comme une immense table. S’y étant éparpillés sans ordre apparent, les quatorze danseurs vont rester chacun dans une singularité de posture, ignorant toute symétrie, ou mimétisme, a fortiori unisson (quoique… – on y reviendra).

 

"Manger" @ Ursula Kaufmann

« Manger » @ Ursula Kaufmann

 

Tous vont s’acquitter de la tâche obstinée de mordre dans ces feuilles de nourriture, croquer, mâcher, mastiquer de toutes les manières, parfois faire des boules, ou recracher un peu, ou s’étouffer, sinon rien de particulier, à ceci près qu’il y a en cela la source d’une infinité de micro-actions, multitude d’états, kyrielle d’attitudes, par quoi l’observation de quelqu’un en train de manger déplie peu à peu un univers entier de significations.
À l’inverse des convives du quotidien, les mangeurs de Manger laissent leur corps tout entier être contaminé par une humeur, une dilution, un abandon dans la transaction qu’ils opèrent entre monde extérieur et organisme intérieur, du seul fait d’ingérer. Une métaphore hyperbolique se dégage, qui implique des fondamentaux corporels et un lien au monde général, qui passe par la bouche, les dents, la salive, les muscles faciaux, et imprègne tout de la plasticité organique d’un individu.

"Manger" @ Ursula Kaufmann

« Manger » @ Ursula Kaufmann

 

On pourrait déjà ne pas se lasser d’entrer en contact avec cela, tant se développent les péripéties et rebondissements de quatorze solos en train de se dérouler. Les ordonnancements figuraux tendent eux-mêmes à être digérés, se diluer, quelque chose des corps se fait informe, tend plutôt à choir, couler, être digéré par l’ensemble d’une masse humaine et d’un plateau malaxés.
Sans qu’il faille parler d’unisson, sans qu’opère une grande grille de composition, ni ne se dégage un ample mouvement chorégraphique emportant tout dans ses pas, une discrète conjugaison aléatoire émerge du partage de la même action de base. Cela se passe par contamination, les actions déteignant les unes dans les autres. Quelques tentatives d’ascension des performeurs les uns sur les autres, de composition de figures d’ensemble, produisent plutôt du tas, rappellent une animalité rampante, voire grouillante.

 

"Manger" @ Ursula Kaufmann

« Manger » @ Ursula Kaufmann

 

C’est tout un processus collectif de digestion, d’assimilation, que cette pièce met en action, paraissant occupée à se dévorer elle-même (tout comme certains danseurs entreprennent d’essayer de mordre dans leur propre chair). Mais la bouche est tout autant le lieu transitionnel de la respiration, par là de l’ancrage et de la modulation du rythme, mais encore de la phonation.
Pour l’essentiel, dans Manger, cela s’entend à travers des sons d’abord informes, morcelés, qui peu à peu s’écoutent, s’articulent, et convergent vers le chant choral de rengaines et ritournelles, où se décèle un répertoire tout venant, couvrant d’Asepop Rock à Beethoven. La référence patrimoniale résonne en pétition culturelle d’humanité, émouvante, quand manger est aussi une fonction qui se partage au ras du monde animal.

"Manger" @ Ursula Kaufmann

« Manger » @ Ursula Kaufmann

 

On entendra rarement, en revanche, ces performeurs s’exprimer jusqu’au stade d’un discours articulé intelligible. Mais alors ce sera pour faire sonner la langue de Tarkos, dont les structures ont déjà prospéré avec bonheur sur la scène contemporaine. De ses mots malaxés, émergeront peu à peu les imprécations de Le bonhomme de merde. On l’entendra pour usage du juron populaire, certes, mais aussi, en définitive, pour évocation de cette matière que nous fabriquons, dont nous sommes un peu faits, en quoi se conclue un cycle vital quotidien de notre dose d’absorption d’énergie.
C’est de cela en définitive que Manger fait support d’écriture. Projet insolite, idée en recherche, effectuation parfois errante, cette pièce n’est pas de celles qui s’avalent d’un coup d’œil.

Foto Ursula Kaufmann J09A7548

« Manger » @ Ursula Kaufmann

Gérard Mayen
23 novembre 2014 au Théâtre national de Bretagne (Rennes) dans le cadre du Festival Mettre en scène.

Distribution

chorégraphie : Boris Charmatz
interprétation : Or Avishay, Matthieu Barbin, Nuno Bizarro, Ashley Chen, Olga Dukhovnaya, Alix Eynaudi, Julien Gallée-Ferré, Peggy Grelat-Dupont, Christophe Ives, Maud Le Pladec, Filipe Lourenço, Mark Lorimer, Mani A. Mungai, Marlène Saldana

lumière : Yves Godin
son : Olivier Renouf
répétition voix : Dalila Khatir
assistant à la chorégraphie : Thierry Micouin
régie générale : Mathieu Morel
habilleuse : Marion Regnier
production : Sandra Neuveut, Martina Hochmuth, Amélie-Anne Chapelain
matières sonores : Ticket Man, The Kills ; Hey Light, Animal Collective ; King Kong, Daniel Johnston ; Leisure Force, Aesop Rock ; Je t’obéis, Sexy Sushi ; La Folia, Arcangelo Corelli ; Symphony n°7, Ludwig van Beethoven ; Qui habitat, Josquin des Prez ; Three Voices, Morton Feldman ; Lux Alternae, György Ligeti
texte : Le bonhomme de merde in L’Enregistré, Christophe Tarkos, P.OL., 2014
production : Musée de la danse

 

En tournée
du 29 novembre au 3 décembre 2014 Théâtre de la Ville (Paris) dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
9 et 10 décembre 2014 Künstlerhaus Mousonturm, Frankfurt am Main, Allemagne
27 janvier 2015 Chambéry (Espace Malraux)
29 avril  Lorient (Grand théâtre)

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