À mon seul désir » de Gaëlle Bourges

Aussi intelligente que sensuelle, une percutante restitution à l’actualité critique, d’une tapisserie du XVe siècle

Il y a quelque chose de magnifiquement obstiné dans le travail de Gaëlle Bourges. Cette chorégraphe n’a de cesse d’explorer l’histoire de l’art, pour le révéler comme un ordre idéologique de la représentation. Et elle le fait en aiguisant son propos sur l’image de la femme qui s’y est élaborée et déposée, au fil des siècles.

La plupart des spectateurs de la dernière pièce de Gaëlle Bourges y arrivent avec déjà quelque chose en tête, de la tapisserie La Dame à la licorne, chef d’oeuvre du XVe siècle finissant, conservé au Musée de Cluny dans le Quartier latin. Et quand ils se présentent dans la salle de spectacle de la Ménagerie de verre (Paris, 11e arrondissement), la plupart trimballent aussi avec eux une mémoire de la déconstruction critique, dont ce lieu s’est fait spécialité, dans une configuration spatiale hors du commun, tout en profondeur écrasée par un plafond très bas.

 

"À mon seul désir" de Gaelle Bourges @ Danielle Voirin

« À mon seul désir » de Gaelle Bourges @ Danielle Voirin

 

Ce n’est pas rien, pour voir À mon seul désir, la pièce proposée par Gaëlle Bourges à partir de son observation de La Dame à la licorne. Ce titre provient directement d’une mention portée par le sixième panneau de cette tapisserie. Les cinq premiers mettent successivement en scène les rapports de cette dame avec les cinq sens, pour aboutir à un final assez mystérieux.

À mon seul désir se déroule d’abord devant une longue tenture de lourd velours rouge, barrant toute la salle au plus près des gradins, en ne ménageant qu’un déambulatoire étroit pour l’évolution des performeuses. Cette tenture n’est pas une reproduction de la tapisserie. Elle est comme un support mental de ses possibles. Quatre jeunes femmes, nues, à la picturale posture d’un bassin rétroversé, ventre en avant sur une jolie cambrure maniérée, vont s’employer à piquer le tissu d’une multitude de fleurs, méthodiquement ordonnées.

Dans ce port du corps, cette décoration de l’espace, tout est entendu : si nature il y a ici, elle n’est que produit de la culture, qui s’y mire et s’en saisit. Un flottement très palpable s’établit, où il ne s’agit pas de recomposer la tapisserie en live, pas de la faire riper de l’a-plat des deux dimensions à l’incarnation des présences effectives en trois dimensions. C’est d’un autre ordre, qui, pour être très sensuel – et passagèrement vêtu des mirifiques atours d’époque – n’en active pas moins le regard dans un travail très complexe de rapprochement et éloignement, et glissements de plans vertical en horizontal.

Il est autre chose à entendre. Un texte. Long commentaire très judicieusement équilibré, soucieux de claires descriptions, comme osant des mises en perspectives audacieuses, au jour des pensées critiques de la représentation, d’histoire de l’art en théories de la performance. On écoute ou pas, on lâche, on y revient, rien ne s’impose d’autorité. Ce texte s’offre lui aussi en surface réfléchissante de l’évocation plasticienne. Et tout s’excite dans ce jeu qui dit la conviction de la chorégraphe : « On ne peut s’attaquer à l’histoire du savoir sans prendre de front l’histoire du voir » 1.

 

 

Il est enfin un autre espacement, opéré entre les figures humaines féminines ici présentes, et le bestiaire symbolique figurant sur la tapisserie médiévale. Les performeuses usent de simples masques, pour activer ces motifs de lion, renard, singe, licorne et lapin, là encore dans un jeu subtil de retournements entre règnes humain et animal, régimes de culture et de nature. Les solutions de cette pièce sont simples, mais ouvrent toujours énormément.

 

Vient alors la très grande ouverture. Le rideau dérobe soudain. Dans la pénombre, se dégage le gouffre horizontal de l’immense salle de la Ménagerie (tiens, un mot relatif à l’animalité exposée…). Licorne et lapin étaient les deux bestioles concluant la liste dressée ci-dessus. Mythologique licorne, austère gardienne des virginités, ou soudainement endiablée, dans une transe tournoyante érotique ? Gentil lapin insouciant, ou engeance d’une espèce lubrique, ivre de se reproduire ? Voici que l’œil et les corps ont basculé derrière la toile littéralement, dans l’entendu des représentations.

 Alors s’orchestre au lointain un ballet opaque, de farandoles lentes, aux simples pas justes marqués dans le fléchi. Par une porte dérobée au plus profond de l’obscurité, de nouvelles lignes de danseuses se rajoutent aux précédentes. Elles seront dix, quinze, vingt, et trente, et plus, et parmi elles on comptera aussi quelques danseurs, engagés dans cette bacchanale sobre.

 Mais c’est bien un discours heureusement féminin, qui traite des critiques de la représentation féminine, pour orchestrer À mon seul désir. Le diable se cache-t-il dans les détails ? On a pu regretter que la légèreté nimbée de ce tableau surgi des limbes, vienne à s’alourdir, sous des lumières rétablies, dans une ligne frontale et massive pour les saluts. Mais alors le diable voulut que la plupart des quelques garçons, gagnés par on ne sait quelle ancienne pudeur, cachent obstinément le détail de leurs attributs derrière leur masque de lapin, tenu à la main.

 Voici bien longtemps qu’on n’avait pas vu ce souci de dissimulation sur nos scènes contemporaines. On ne s’y attarde que pour saisir l’occasion de mentionner comment, ces dernières années, il nous a paru parfois, qu’aux jours croisés de la nouvelle ferveur des comédiens pour le corps, de la mise en œuvre des théories queer, et de la vague du nu, les performers masculins avaient assez souvent tendance à retourner encore la situation au profit d’une exposition satisfaite de leurs avantages. Y a-t-il égalité, dans le régime du nu ?

 Association d’idée pour association d’idée, profitons-en pour mentionner, au moins en quelques lignes, la réjouissante nouvelle qui se révéla, récemment au CND, dans le duo très féminin, totalement frappé, affranchi, du spectacle Duel, d’Agata Maszkievicz avec Anouk Gonzales.

Gérard Mayen

 

le 3 décembre 2014 – Ménagerie de Verre (Paris), dans le cadre des Inaccoutumés.

Prochaines représentations : 3 février au Vivat (Armentières), 6 février au festival Ardanthé (Vanves), 27 mars  au CCN de Roubaix.

Distribution

Conception Gaëlle Bourges

Avec Carla Bottiglieri, Gaëlle Bourges, Agnès Butet et Alice Roland ou Marianne Chargois

Danses Carla Bottiglieri, Gaëlle Bourges, Agnès Butet et Alice Roland

Récit Gaëlle Bourges

 

Création musique XTRONIK et Erwan Keravec

Création lumière Abigail Fowler et Ludovic Rivière

Création costume Cédrick Debeuf, assisté de Louise Duroure

Création masques Krista Argale

Enregistrement récit, régie son, régie générale Stéphane Monteiro

Accessoires Chrystel Zingiro

Administration, production et diffusion Raphaël Saubole / association Os

 

 

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