« La casa de España » de Maguy Marin

affiche-maguy-marinHors circuit, là où des Espagnols se retrouvent en banlieue, le Théâtre de la Commune (Aubervilliers) invitait Maguy Marin à réveiller le présent des mémoires de l’immigration.

À l’heure d’écrire ces lignes, notre regard est encore imprégné par la tenue toute verticale, escarpée, de certains tableaux de Bit, la dernière grande création scénique de Maguy Marin. Sur les rondeurs ultra puissantes d’un rythme martelé, une humanité s’entêtait dans l’ascension d’un destin arpenté, vertigineux.

Ce souvenir s’entrechoque aujourd’hui avec la dynamique toute horizontale, au contraire, qui émane de La casa de España, un nouveau spectacle que Maguy Marin a impulsé, et que chaque soir elle suit, assise sur une chaise blottie contre un mur dans un coin de la salle où celui-ci se donne. Horizontal, comme une mise à plat, un déroulé des mémoires, qui se mêlent, s’entrecroisent, et se distribuent dans toutes les directions de plain pied.

Tout laisse supposer qu’un fil relie l’horizontalité de La casa de España, découlant des mémoires, et la verticalité de Bit, allégorie du défi des destinées.

 

Répétition de "La casa de España" @ Willy Vainqueur

Répétition de « La casa de España » @ Willy Vainqueur

 

À plusieurs reprises au cour de sa saison, le Théâtre de la Commune à Aubervilliers invite un(e) artiste à s’immerger longuement au côté d’un groupe constitutif de la mosaïque socio-culturelle de cette ville de banlieue. C’est ainsi que Maguy Marin vient d’œuvrer, trois semaines durant, au sein de la Casa de España, un foyer toujours assidûment fréquenté par des Franciliens d’origine espagnole, même si ces derniers sont devenus rares à habiter les rues de la Plaine Saint-Denis où ce foyer campe au fond d’une cour dont l’adresse ne se transmet que d’adhérent à adhérent.

 

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« La casa de España » @ Willy Vainqueur

 

Sous des affiches de corrida, devant les retransmissions de la Coupe d’Espagne, on partage le serrano et la tortilla, tandis qu’un vieux théâtre sommeille, digne d’une salle des fêtes des années 50. Il y a bien une scène, à proprement parler, mais on l’a déjà noté, rares sont les tableaux de La casa de España à travailler le redressé de l’effigie ou l’icône. L’un de ces tableaux compose une figure mariale et angélique, digne d’un retable baroque andalou. L’autre, plus escarpée sur une simple table, est une danse sévillane dans une grande robe à volants.

 

"La casa de España" @ Willy Vainqueur

« La casa de España » @ Willy Vainqueur

 

Tout le reste se déroule en tenue civile, de tous les jours, dans une salle commune où l’on fait la cuisine, passe de vieux disques, dresse la table, et circule au milieu de valises. C’est assez fané, dans une esthétique de brocante, déjà observée ici et là dans des pièces de Maguy Marin (sans qu’on se sente à tout coup à l’aise dans cette indexation formelle).

 

"La casa de España" @ Willy Vainqueur

« La casa de España » @ Willy Vainqueur

 

Le propos restera modeste. La quasi totalité des acteurs sont amateurs. La dramaturgie conjuguera leurs récits de vie, avec des chants populaires, révolutionnaires, souvent entonnés en chœur, et des poèmes dits. Ces récits vont au plus simple, et au plus immense. Ils sont ceux de l’exil – la Guerre d’Espagne, fortement évoquée – et de l’immigration économique. Oui mais alors, de toute l’immigration économique. Celle de 2014 compris.

Cela voudrait se cacher sous de vagues déclinaisons d’Erasmus, mais en fait toute une jeunesse d’Europe du sud, ayant perdu espoir d’avenir en son pays, a repris des chemins d’errance, et même peut retrouver foi en un Paris encore apte à briller de quelques feux, en phare des Lumières dans la tourmente.

 

"La casa de España" @ Willy Vainqueur

« La casa de España » @ Willy Vainqueur

 

Là est la beauté profonde de La casa de España, qui parvient à faire résonner un poème de Machado, avec l’expérience d’une jeune Espagnole d’aujourd’hui, parlant à peine français, arrimée à ses études. On est là dans le présent des duretés de vivre, non dans les oripeaux mythologiques des antiques odyssées. Par ce frottement, ces dernières retrouvent alors la puissance de leur principe universel : voici quelques décennies, des Espagnols d’autre génération, ont connu la misère totale à leur arrivée en France, quand ce ne fut la traque par le régime de Collaboration, et ces gens parmi nous en sont les héritiers directs, à La Plaine ou ailleurs. D’autres ont pris leur relais aujourd’hui.

 

"La casa de España" @ Willy Vainqueur

« La casa de España » @ Willy Vainqueur

 

Certains de ces témoignages sont retranscrits par images vidéographiques sur écran. Parmi lesquelles un entretien avec une très vieille dame, qui parle même de la dictature d’avant la République espagnole, et dont la façon d’être, la force, la clarté de trait finissent de nous remplir du soupçon intuitif qu’il pourrait bien s’agir de la mère de Maguy Marin. On en recueille confirmation, au moment du partage final d’un solide potage de lentilles. Cette grande dame de la clandestinité a aujourd’hui 97 ans.

 

"La casa de España" @ Willy Vainqueur

« La casa de España » @ Willy Vainqueur

 

Quelque chose se trame là, qui dit le présent, tissé de passé, de futur, qui lui sont parallèles plutôt qu’antérieur ou à venir, donc horizontal, de l’exil, du nomadisme, et d’une culture constamment à nourrir dans un redressement politique ; forcément politique. Maguy Marin y contribue.

Gérard Mayen

 

La casa de España était programmé par le Théâtre de la Commune (Aubervilliers), au théâtre de La casa de España (La plaine Saint-Denis), du 2 au 14 décembre.

 

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