« La Source » Ballet de l’Opéra de Paris

Tombée dans l’armoire aux oublis depuis 1876, La Source coule à nouveau sur la scène de l’Opéra de Paris, grâce à la passion et l’acharnement de Jean-Guillaume Bart, et ce n’est que justice. Car ce qu’il a fait à partir d’un simple argument, de maquettes de costumes et revues de presse (plutôt critiques) , d’un tableau de Degas et d’une partition musicale est une réussite (presque) totale. Il faut avoir eu du courage pour oser aller dans cette aventure -soutenue par Brigitte Lefèvre- car, à voir les gravures et costumes de l’époque, on risquait un kitsch absolu…

 

"La Source" par Edgard Degas

« La Source » par Edgar Degas

Reprenons le fil de son enquête : depuis son enfance, et après avoir dansé Soir de fête de Léo Staats sur les mêmes musiques de Léo Delibes, le jeune danseur étoile de l’Opéra désormais professeur, était captivé par un ballet oublié, La Source, créé à l’Opéra en 1866, sur une chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, un argument de Charles Nuitter et une musique signée Delibes et Minkus. Saint-Léon, Nuitter et Delibes allaient créer quatre ans plus tard un certain ballet nommé Coppélia. Mais La Source, dansée 69 fois jusqu’en 1876 (ce qui n’est pas si mal) , n’a pas eu l’heur de passer à la postérité. À l’époque, c’est l’argument que l’on a fustigé, et c’est d’ailleurs une faiblesse que l’on a retrouvée dans cette résurrection de 2011.

Que faire donc, lorsqu’on n’a que ces sources inanimées, dénuées de toute transcription chorégraphique ? Jean-Guillaume Bart a eu la sagesse de ne pas tenter une reconstitution, mais de s’inspirer des grandes lignes du livret et de réviserl’orchestration et l’ordre des musiques.

 

Galerie photo Laurent Philippe  distribution : Laetitia Pujol (Nouredda), Ludmilla Pagliero (Naïla), Nolwenn Daniel (Dadjé) Karl Paquette (Djemil), Emmanuel Thibault (Zaël), Alexis Renaud (Khan), Vincent Chaillet (Mozdock)

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Résumer l’intrigue est périlleux, tant elle est complexe. On peut donc s’essayer au pitch suivant  : un chasseur (Djémil) croise en forêt une belle voyageuse mélancolique (Nouredda) en route avec son frère (Mozdock) et une troupe de Caucasiens vers le palais du Khan à qui elle est promise. Djémil réussit à lui attraper une fleur qu’elle brigue mais voilà qu’il tombe amoureux et lui enlève brusquement son voile. Roué de coup par la bande de Mozdock , il est soigné par Naïla, l’esprit de la source, qui tombe amoureuse, elle aussi, du beau mortel subitement environné de nymphes. Déguisé en troubadour, Djémil arrive chez le Khan lequel va, curieusement, être plus fasciné par Naïla, arrivée elle aussi par miracle, que par la belle Nouredda. Tous deux humiliés, Nouredda et Djemil vont se retrouver, tandis que Naïla va sacrifier sa vie pour permettre aux deux humains de s’aimer.

Galerie photo Laurent Philippe  distribution : Laetitia Pujol (Nouredda), Ludmilla Pagliero (Naïla), Nolwenn Daniel (Dadjé) Karl Paquette (Djemil), Emmanuel Thibault (Zaël), Alexis Renaud (Khan), Vincent Chaillet (Mozdock)

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Avec ce raccourci, l’histoire paraît assez simple. Dans les faits, c’est plus compliqué, tant l’enchaînement des scènes et l’absence de partie mimée troublent le côté factuel incontournable du ballet. Il y eût pourtant un « dramaturge » associé pour reconstruire le livret. Mais Clément Hervieu-Léger, acteur de la Comédie-Française, n’est pas un auteur, et cela se sent. Tout comme Guillaume Gallienne, lui aussi magnifique acteur du Français et féru de danse avait râté le livret du Caligula de Nicolas Le Riche, le déroulé de La Source pêche par manque de clarté. Ce sont là des choix bien dommageables. Il faudrait retrouver le chemin des écrivains-dramaturges, comme Théophile Gautier ou Boris Kochno en leur temps, Cocteau, Anouilh, Simenon, ou plus près de nous Jean Rouaud chez Jean-Christophe Maillot aux Ballets de Monte-Carlo.

Galerie photo Laurent Philippe  distribution : Laetitia Pujol (Nouredda), Ludmilla Pagliero (Naïla), Nolwenn Daniel (Dadjé) Karl Paquette (Djemil), Emmanuel Thibault (Zaël), Alexis Renaud (Khan), Vincent Chaillet (Mozdock)

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Qu’à cela ne tienne, ce qui tient la route dans ce ballet, c’est la chorégraphie et c’est bien là le principal. En bon avocat de la danse classique française, Jean-Guillaume Bart a disséminé habilement tous les grands enchaînements appris à l’Ecole de danse de l’Opéra, avec une musicalité, une grandeur et une simplicité qui l’honorent. Il y a beaucoup de pas virtuoses mais jamais d’esbroufe dans son travail. Ce qui frappe aussi, c’est qu’il sait tout autant magnifier les ensembles que les variations des solistes, ce qui n’est pas si fréquent chez un chorégraphe.

Galerie photo Laurent Philippe  distribution : Laetitia Pujol (Nouredda), Ludmilla Pagliero (Naïla), Nolwenn Daniel (Dadjé) Karl Paquette (Djemil), Emmanuel Thibault (Zaël), Alexis Renaud (Khan), Vincent Chaillet (Mozdock)

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1866 est une époque charnière pour le ballet, entre la fin du romantisme aux ballets blancs et le début du ballet académique et réaliste, tel, notamment, Coppélia. Il y a quand même beaucoup d’allusions au ballet romantique dans cette Source, avec ces deux mondes terrestres et spirituels, avec ces nymphes enserrant Djémil telles les wilis ou Naïla piquante comme La Sylphide mais surgissant des dessous comme Giselle dans le ballet du même nom. Mais déjà, l’attrait pour l’Orient se fait plus concret et cela se matérialise chorégraphiquement par d’excellentes danses caucasiennes, que Jean-Guillaume Bart a eu la modestie de travailler avec une spécialiste des danses de caractère, Nadejda Loujine. Elles sont l’un des moments phares du ballet, ce qui n’est pas si fréquent, formidablement servies, il est vrai par les costumes de Christian Lacroix.

Et une fois n’est pas coutume, Christian Lacroix s’est vraiment révélé dans ces costumes de ballet. Lui qui a mis par trop de brillant dans les tutus de Joyaux ou Palais de Cristal de Balanchine qu’il a re-conçu pour l’Opéra de Paris a su, ici, donner une somptueuse patine à un livret peu facile à illustrer. Respectant les codes du ballet académique (tutus mi-longs pour les filles) et du folklore (robes et manteaux colorés des danses du Caucase) tout en s’essayant à une certaine modernité (académiques pour les elfes, simple pantalon-veste pour Djémil) , Christian Lacroix a fait un grand écart réussi.

Galerie photo Laurent Philippe  distribution : Laetitia Pujol (Nouredda), Ludmilla Pagliero (Naïla), Nolwenn Daniel (Dadjé) Karl Paquette (Djemil), Emmanuel Thibault (Zaël), Alexis Renaud (Khan), Vincent Chaillet (Mozdock)

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Quant aux décors, il y manquait quand même une allusion à une source, titre du ballet, et dont l’effet pyrotechnique suscita à l’époque, l’admiration du public. La pluie de cordes en guise d’arbres imaginée par Eric Ruf n’est pas des plus romantiques, et cette dichotomie flagrante avec la beauté des costumes et le classicisme de la chorégraphie est assez dérangeante. Mais le regard s’y habitue, et cela contribue aussi, au final, à la marque de fabrique de cette production.

Galerie photo Laurent Philippe  distribution : Laetitia Pujol (Nouredda), Ludmilla Pagliero (Naïla), Nolwenn Daniel (Dadjé) Karl Paquette (Djemil), Emmanuel Thibault (Zaël), Alexis Renaud (Khan), Vincent Chaillet (Mozdock)

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Venons-en aux interprètes : la distribution de ce soir-là ne comptait pas de danseurs étoiles. Eh bien, cela ne nous a pas dérangé, au contraire. Car la star montante, le premier danseur François Alu, s’est révélée totalement dans son élément. On sait qu’il a pris ses aises avec la chorégraphie, mais à quoi bon brider un cheval bondissant…. François Alu ne fait pas que dominer allègrement la grande technique, sauts, tours, petites et grandes batteries, manèges ébouriffants, il sait aussi magnifiquement bouger avec son corps, dans une modernité et une expressivité rares. Même de dos, on comprend ce qu’il veut nous dire. Il danse large, et donne de lui-même avec générosité. Que demander de plus… Sa Naïla (Muriel Zusperreguy) allait forcément dans une toute autre dimension, prise dans le style de cet esprit romantique. Elle « assure » comme on dit, avec une pincée d’humour bienvenue, à l’image d’Allister Madin, fabuleux elfe bondissant, un évident espoir de la compagnie. Audric Bezard (Mozdock) confirme, après Triade (Millepied) et Jean dans Mademoiselle Julie (Cullberg) qu’il a du caractère et une technique infaillible et multiple. Et l’on ne saurait oublier Eve Grinsztajn, (Nouredda), belle pleureuse énigmatique, danseuse au charisme vraiment intéressant.

On sent aussi combien le reste du corps de ballet a su s’emparer avec bonheur de cette reprise d’un ballet crée en 2011. Parce qu’il a de quoi danser, parce que c’est musical, parce que , sans nul doute, leur chorégraphe les connaît, les aime et n’avait qu’une envie : leur donner le goût du dépassement avec le sens de la tradition. Ce que même l’orchestre Colonne (dirigé par Koen Kessels), qui avait à jouer une partition pouvant sembler anodine, a eu à cœur de jouer, aussi.

Ariane Dollfus

 

Opéra de Paris jusqu’au 31 décembre 2014.

page_1_thumb_largeÀ noter : la sortie en 2012 d’un beau livre « La Source Ballet de l’Opéra de Paris » de Christian Lacroix avec des photos et textes très précis de tous les intervenants de cette production. Editions Actes Sud/ Centre National du Costume de Scène.

 

 

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Comments

  1. Ariel Arenine says:

    Tout ça est ,hélas,bien franchouillard ………ce que n’est pas Jean Guillaume,mais il n’avait pas les mains vraiment libres….. Et, par pitié,ne donnez pas à Monsieur Alu une place qui est encore loin d’être la sienne,ce n’est pas un service à lui rendre ! Vite arrivė,souvent vite disparu……. Ou alors on devient Vassiliev,merveille pour certains,horreur absolue pour moi…… Tous les goûts sont dans la nature……..

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