« Juliette et Roméo » de Mats Ek

Le Ballet Royal de Suède est accueilli pour quelques jours au Palais Garnier pour un Juliette et Roméo signé Mats Ek jusqu’au 10 janvier 2015.

Plus encore qu’une relecture de ballet classique auxquelles Mats Ek nous a habitué, comme Giselle, Le Lac des cygnes ou La Belle au Bois dormant, ce Juliette et Roméo est surtout l’œuvre d’un homme qui a été tout autant metteur en scène, acteur et homme de théâtre que chorégraphe. Il faut dire qu’avec une mère chorégraphe comme Birgit Cullberg et un père aussi grand acteur  qu’Anders Ek, c’est presque une question familiale ! En témoigne sa façon de ramasser l’intrigue en deux petits actes concis qui déplacent le propos et transportent le drame Shakespearien dans un contexte tendu, où la violence entre les clans et entre les classes est à l’aune des guerres que nous connaissons actuellement – et l’actualité récente, à savoir l’attentat contre Charlie Hebdo – vient nous rappeler que les cloisons, formées par des murs de tôle qui s’érigent et se déplacent tout au long de ce spectacle, ou l’assassinat de Mercutio, perpétré au coin d’une rue, ne sont pas sans rappeler le crime de haine et d’intolérance et l’attaque contre la démocratie dont nous venons d’être les témoins.

Galerie photo : Laurent Philippe

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Il faut dire que la source d’inspiration principale de ce Juliette et Roméo, de l’aveu même de son auteur, n’est autre que le Printemps arabe et les révolutions populaires qu’il avait déclenché dans les pays voisins « J’ai fait le lien avec ce premier amour interdit de Roméo et Juliette qui s’impose en dehors de tout contrôle, par la seule force de sa nécessité, parvenant ainsi à s’opposer à la violence et à ébranler la forteresse du pouvoir » se souvient Mats Ek.

Dans cette version donc, plus qu’une focale accentuée sur les femmes comme le laisserait supposer l’inversion du titre (mais qui l’était déjà dans une version du tout début du XVIe siècle) c’est surtout la disproportion des forces en présence et l’inégalité sociale entre les deux clans qui frappent. D’un côté, des Capulets qui représentent les classes supérieures et dirigeantes dont les sbires se déplacent en Segway, de l’autre, deux gamins des rues (Roméo et Benvolio) et une sorte de paria qui s’appelle Mercutio (formidable Jérôme Marchand), personnage trouble à souhait qui affiche une hyper masculinité peut-être pour protéger une ambiguïté de genre qui transparaît au détour d’un geste.

Galerie photo : Laurent Philippe

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Bien sûr, les plaques de tôles qui dessinent tour à tour des ruelles, des impasses crépusculaires et mal famées ne sont pas sans rappeler non plus West Side Story, mais l’atmosphère y est bien plus lourde et plus menaçante, du fait de ce rapport de domination d’un clan sur l’autre, qui d’ailleurs ne laisse aucun espoir de réconciliation finale, ni même d’une communication quelconque entre eux.

C’est pourquoi, sans doute, cette chorégraphie s’attache plus aux individus que représentent ces personnages qu’aux relations qui peuvent naître entre eux. Ainsi, la Juliette incarnée par Mariko Kida, est remarquable de justesse dans son interprétation de frêle adolescente, fraiche et émouvante dans la découverte de sentiments inconnus, courageuse face au pouvoir et convenances sclérosées incarnés par ses parents. Mais l’amour que Roméo (Anthony Lomuljo) suscite n’ira pas jusqu’au duo sensuel, les prétendus « amants » s’évitant plus qu’ils ne touchent dans cette version. De ce fait, le personnage de Pâris (Oscar Salomonsson), futur mari imposé, devient à la fin aussi touchant que Roméo, dans son désir d’être vu ou de se faire accepter par l’héroïne. D’autant que dès le début, il est aussi contraint que Juliette comme en témoigne cette trouvaille gestuelle où les parents le tiennent fermement à l’horizontale au-dessus du corps de sa promise pour marquer le futur mariage dans son aspect le plus trivial.

Galerie photo : Laurent Philippe

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Les deux personnages les plus consistants de cette histoire, outre Mercutio dont nous avons déjà parlé, sont sans conteste La Nourrice, incarnée par Ana Laguna, immense danseuse et épouse de Mats Ek, qui interprète magistralement un rôle à la fois tendre, plein et impérieux, taillé sur mesure, et Niklas Ek, frère ainé du précédent (72 ans) qui joue un Prince usé par les conflits, affaibli par le temps qui passe, et surtout impuissant à arrêter cette violence immémoriale qui n’en finit pas de se propager.

La gestuelle, portée magnifiquement par les danseurs du Ballet royal de Suède, est, sans surprise, du Mats Ek. Avec ses pliés profonds, ses pieds flex, ses sauts ramassés, ses mouvements enroulés, ses jambes qui s’ouvrent brutalement, ces tremblements soudains. Des mouvements âpres et amples qui ont ce je-ne-sais-quoi d’une rigueur nordique et témoignent, malgré leurs élans d’un enfermement ou d’une frustration que l’on repère déjà dans les ballets de Birgit Cullberg et qui déplacent le centre de gravité vers le sol. De ce fait, les ensembles, quoi qu’impeccablement réglés et encore mieux spatialisés, surprennent moins que la gestuelle du trio Roméo, Benvolio (le très félin Hokuto Kodama), Mercutio, plus rude mais souvent plus imaginative avec son côté animal à la fois apeurée, prompte, fluide et… agressive.

Galerie photo : Laurent Philippe

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L’idée d’avoir choisi un pot-pourri de musiques de Tchaïkovsky pour soutenir la trame narrative nous a personnellement plus dérangé par moments qu’éblouis. Même si le compositeur est sans doute le roi de la musique expressive, on a du mal à se détacher de l’œuvre originale quand on entend le Concerto pour piano N° 1, la valse de La Belle au bois dormant, des extraits de Manfred ou – pire – de la Symphonie 1812.

Reste que la scénographie, signée Magdalena Åberg est époustouflante, notamment dans ses lumières et l’utilisation de la fumée, et que le spectacle porte une force à ne pas négliger au moment où des murs se dressent et que des innocents épris de liberté tombent.

Agnès Izrine

Opéra de Paris, le 6 janvier 2015

Jusqu’au 10 janvier 19h30

https://www.operadeparis.fr/

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