Les promus de l’Opéra : Hugo Marchand

Hugo Marchand a été promu Sujet le 1er janvier 2015

 

Hugo Marchand dans la mazurka d'"Etudes" lors du Concours de promotion @ S. Mathé

Hugo Marchand dans la mazurka d' »Etudes » lors du Concours de promotion @ S. Mathé

Danser Canal Historique : Comment en êtes-vous arrivé à pratiquer la danse ?

Hugo Marchand : Je ne sais pas. Au départ, je faisais de la gymnastique, barres fixes, barres parallèles, c’était très sportif. Mais je pense que je suis né avec l’envie de danser. Ça a commencé à germer à 7 ou 8 ans, et d’un coup, sans élément déclencheur j’ai demandé à mon père de m’inscrire à un cours de danse classique. Il m’a donc fait entrer au CNR de Nantes, vers 9 ans et j’ai commencé avec Marie-Elisabeth Demaille. J’ai eu un cursus assez rapide que j’ai fini à 13 ans avec un 1er  Prix, puis j’ai présenté l’École de danse où j’ai été admis  grand stagiaire en 5e division avec Marie-Josée Redon. J’y suis resté quatre ans avant d’entrer dans le Corps de ballet en 2011. Je suis resté deux ans Quadrille, puis Coryphée l’année dernière et Sujet cette année. Ça a été vite, mais ça fait plaisir de voir que ça marche bien, que je progresse, même si je ne me fais pas d’illusions, on sait qu’il est toujours possible de stagner ensuite.

 

DCH : Vous avez donc eu un parcours sans embûches…

Hugo Marchand : Pas tout à fait. Les quatre années à l’École de danse n’ont pas toujours été un très bon moment. Même si la structure est assez extraordinaire, l’enseignement excellent, des professeurs qui ont une expérience et une passion de la danse très enrichissantes, et que nous sommes très protégés. Mais, au départ, il fallait que je me fasse accepter par les autres, ce qui n’a pas été si simple, même si depuis ils sont devenus mes amis. Et je supportais mal d’être très encadré, d’être interne. En terminale, je bachotais le soir après les cours. Heureusement je partageais ma chambre avec mon meilleur ami, mais j’avais envie de liberté.

 

DCH : Du coup, vous avez dû être heureux quand vous avez été engagé dans le Corps de ballet…

Hugo Marchand : Non seulement j’étais content d’entrer dans la compagnie mais aussi d’avoir mon premier appartement, je n’attendais que ça. Vivre seul, voir mes amis, pouvoir travailler comme je l’entends. Bien sûr, le côté huis clos existe aussi dans le Corps de ballet. Il faut se ménager une vie à l’extérieur pour s’équilibrer. Notamment dans cette période de Noël où j’ai été beaucoup sollicité pour des rôles, où la pression est donc très importante. Le mythe de l’artiste déséquilibré existe peut-être, mais personnellement, j’ai tendance à penser qu’au contraire, si on veut être un bel artiste, il faut surtout conserver une sorte de stabilité. Sinon, on se détruit.

Hugo Marchand dans "Casse-Noisette" @ S. Mathé

Hugo Marchand dans « Casse-Noisette » @ S. Mathé

 

DCH : Comment avez-vous  réussi à gérer votre premier rôle dans Casse-Noisette ?

Hugo Marchand : Il faut vraiment avoir les pieds sur terre, être solide psychologiquement car juste avant le spectacle on est seul et fragile. Tous nos petits démons viennent nous perturber. Il faut se mettre des œillères mentales, rester très concentré et garder sa confiance en soi, sinon, on se laisse très vite envahir par l’angoisse. C’est un vrai combat psychique. Le travail physique, lui, a été fait avant. C’est d’ailleurs ce qui permet de se rassurer. La préparation c’est le plus important. C’est un plaisir équivalent à celui d’être en scène d’avoir répété, d’avoir installé le spectacle avec sa partenaire, d’avoir créé une vraie relation avec son coach. J’estime que si on a très bien préparé un spectacle ou un concours, ça évite la panique
Dans mon travail, je pense être arrivé à un stade où, finalement, l’expérience permet d’être en confiance… même si à la Première j’ai été angoissé du début à la fin, j’étais mal. Je peux avouer que je n’ai pas pris une minute de plaisir.

 

DCH : Pourtant, j’imagine que vous avez dû être très heureux quand vous avez appris que vous danseriez le premier rôle ?

Hugo Marchand : J’étais très content. Mais après, ça ne s’est pas du tout passé comme on l’imagine. En fait, j’étais à Varna cet été et je suis revenu avec une médaille de Bronze. C’était un beau défi pour moi et j’étais heureux de l’avoir relevé. Du coup, peut-être que ça a accéléré mon accession à ce type de rôles. Ainsi que la nomination de Benjamin Millepied, probablement. Le fait qu’il ait eu envie de faire danser les jeunes nous a fait avancer plus rapidement.

 

 

DCH : Cela vous a-t-il paru soudain ?

Hugo Marchand : Dès le début de la saison, tout a commencé sur les chapeaux de roue. J’étais distribué sur Études, un ballet « costaud » même pour le Corps de ballet. Au même moment, j’ai dû remplacer deux rôles dont celui d’Audric Bezard, Premier danseur, sur Pas./Parts de William Forsythe, c’était déjà un beau challenge pour moi car j’ai dû apprendre son rôle en trois ou quatre jours. Et finalement j’ai dû aller en scène dès la pré-générale car il n’y avait pratiquement plus de solistes valides, la plupart s’étant blessé le dos, et j’ai fini avec trois spectacles en soliste dès le début de l’année.
Comme ça s’est bien passé, j’imagine que la direction en a conclu que l’on pouvait avoir confiance en moi. Donc sur Casse-Noisette on m’a prévenu que j’étais remplaçant sur le premier rôle tout en m’indiquant qu’il fallait que je me prépare à danser car sur les ballets de Noureev en fin d’année, les Étoiles se blessent relativement souvent.

 

DCH : Vous avez donc été particulièrement préparé ?

Hugo Marchand : Oui, mais a priori je ne devais pas danser. J’ai cependant travaillé deux semaines avec Mélanie Hurel car Stéphane Bullion n’était pas encore rétabli de sa blessure, il se remettait en forme. Au bout de deux semaines, il est revenu. Donc j’ai arrêté de travailler puisque j’étais remplaçant. C’est alors que Mathias Heymann, blessé lui aussi n’a pas repris son poste. Du coup, j’ai travaillé une semaine avec Ludmila Pagliero. Finalement, on m’annonce que Mathias ne dansera pas Casse-Noisette. Je pense alors que je vais danser avec Ludmila, mais ils distribuent Vincent Chaillet sur le rôle. Je me retrouve de nouveau sans spectacle. Jusqu’à ce que Stéphane Bullion s’arrête de nouveau. Du coup, je me suis retrouvé avec Mélanie et j’ai retravaillé un mois avec elle et nous avons même eu un filage en scène. Puis Josua Hoffalt qui dansait avec Amandine Albisson s’est également blessé et Benjamin Millepied m’a proposé le lundi de danser avec elle le samedi. Nous avons commencé à répéter le mardi. Pendant la première répétition, Amandine s’est fait mal…
Je me suis retrouvé dans une sorte d’ascenseur émotionnel, avec beaucoup de partenaires, beaucoup de changements de cap et c’était vraiment compliqué à gérer psychologiquement mais j’ai acquis beaucoup d’expérience grâce à cela. Finalement je suis resté avec Mélanie, mais, au lieu de danser lors de notre première prévue le 20 décembre, nous nous sommes retrouvés sur scène le 1er décembre ! Heureusement que nous avions vraiment bien travaillé. N’empêche qu’à la Première, nous n’étions sans doute pas assez prêts pour en tirer du plaisir. Et finalement nous avons dansé trois fois avant notre première officielle. Nous avons eu une longue série de six spectacles entre le 1er et le 29 décembre. Il faut tenir le coup. Mentalement et physiquement car on est fatigués. Mais les progrès que j’ai pu enregistrer en un mois sont aussi étendus que ceux que j’ai accompli en trois ans de compagnie.

 

 

DCH : Qui vous a fait répéter Casse-Noisette ?

Hugo Marchand : C’est Elisabeth Maurin qui nous a fait travailler avec Mélanie. Je crois que c’est elle qui, à l’origine, avait créé le rôle. Donc j’étais ravi de répéter avec l’essence même du ballet. Elle sait de quoi elle parle, elle connaît parfaitement la psychologie des personnages, du coup, c’est passionnant. Je connaissais déjà son travail technique et sa musicalité, ça a été un moment très agréable… Mais il a aussi fallu changer de coach à chaque changement de partenaire puisque chacun a le sien. Du coup, j’avais abordé toutes sortes de visions avec Hervé Moreau, Benjamin Pech, Clotilde Vayer et Benjamin Millepied. Quand je suis arrivé auprès d’Elisabeth, elle m’a demandé de me remettre en question. Je devais le faire, c’était très important, mais un peu difficile à accepter. Cependant, elle a tellement bien amené le problème que ça a été plaisant. Elle m’a beaucoup aidé sur le plan des rôles, car celui de Casse-Noisette est double puisque nous devons incarner Drosselmeyer et le Prince. Et ce n’est pas évident de jouer un vieillard quand on a 20 ans, même si on est habillé, coiffé en conséquence. Il faut travailler les postures physiques, les intentions. Entre ce que l’on croit proposer en studio et ce qui est juste scéniquement, il y a souvent un monde. Elisabeth Maurin maîtrise à merveille cet aspect des choses et la voir nous montrer ce jeu était passionnant : elle a un vrai travail d’actrice.

 

 

DCH : Avez-vous, par ailleurs, pu bénéficier d’un soutien psychologique ?

Hugo Marchand : J’ai vu ma sophrologue qui m’avait déjà aidé lorsque j’étais à l’École et à mes débuts dans le ballet. J’y suis allé parce que je savais que j’allais avoir une période très difficile à traverser. On a parlé, j’ai fait des exercices de respiration. Ça aide à gérer la pression. Eric Camillo qui me coache pour les Concours me fait également travailler pour mes rôles éventuels. Je sais qu’il est là et ça m’apaise de savoir qu’il y a des gens proches de moi. Et il y a aussi ma famille qui me soutient. Je n’ai donc pas de coaching personnalisé, et c’est plutôt un atout d’apprendre à se débrouiller seul. Mais la difficulté majeure est de passer du tout au rien. Ou plutôt l’inverse. Je n’avais pas dansé grand chose auparavant. Quand j’étais quadrille, ce n’était que des remplacements et un peu de Corps de ballet. Se retrouver soudain seul sur l’immense plateau de Bastille, devant une salle futuriste de 3000 personnes dont on a l’impression qu’elles arrivent sur vous, c’est impressionnant. Mais ça fait vibrer, on cherche cette adrénaline, cette mise en danger. On ressent des poussées hyper intenses mais on redescend aussi vite. Je pense qu’avec le temps, on apprend à gérer tout ça.

 

 

DCH : Il a dû être difficile d’ajouter le Concours de promotion interne à toute cette tension…

Hugo Marchand : Les deux années précédentes je me focalisais sur le Concours du jour où il était affiché. Je commençais alors à travailler d’arrache-pied. Cette année, je l’ai vécu comme une torture psychologique et physique. J’avais beaucoup trop de travail. Non seulement le premier rôle de Casse-Noisette, mais aussi la Pastorale, la Danse arabe – qu’ils ont fini par me retirer – et tout le Corps de ballet les soirs où je n’étais pas soliste. Je ne me projetais pas du tout dans le Concours, car le plus important était de bien danser mes rôles. Je n’arrivais pas à le travailler à fond car j’étais littéralement épuisé. La générale du Concours a eu lieu le lendemain de ma première de Casse-Noisette à 11h ! J’ai fait absolument n’importe quoi. J’avais trop mal aux jambes et j’étais en pleine « descente » psychique car j’avais relâché la pression. Le lendemain, c’était le jour J. Je savais que je n’avais pas assez travaillé, que j’étais donc en danger et que l’on m’attendait au tournant. Je pense que le jury était plutôt bien disposé à mon égard, mais toujours est-il que pour monter, il faut bien danser. Il fallait donc prouver que j’étais capable d’avoir des responsabilités dans le Ballet et le grade de Sujet dans la compagnie. Finalement, je suis passé, mais je sais que je n’ai pas pu donner le meilleur de moi-même ce jour-là. J’ai fait du mieux que je pouvais compte-tenu de la fatigue accumulée. Et après un jour de repos, j’étais de nouveau sur scène dans le premier rôle de Casse-Noisette. C’était vraiment la semaine de tous les dangers.

 

 

DCH : Comment avez-vous réussi à garder votre sérénité, finalement ?

Hugo Marchand : J’ai pensé que j’allais prendre cette semaine jour par jour. Heureusement que j’étais allé à Varna auparavant, car les conditions de travail là-bas n’était pas faciles et je m’y suis endurci. Ça m’a ensuite permis de tenir le rythme de l’Opéra.
J’espère que le Concours sera a une autre période l’an prochain. C’est vrai que nous avons tous voté cette année pour qu’il ait lieu en décembre et non en mars, car la direction nous avait laissé le choix. Mais nous préférions tous en être débarrassés le plus vite possible pour cesser d’y penser. C’est un moment de tension extrême chaque année. Il faut réserver des salles, trouver des créneaux pour s’entraîner… Je pense que pour les Sujets, le Concours est à remettre en cause, car nous sommes très souvent en scène et nous ne pouvons pas plus nous ménager en spectacle que pendant le Concours, même s’il est vrai qu’être danseur c’est être bon le jour J.
Le stress du Concours est énorme. Encore heureux que cette année ils aient enfin enlevé la clochette qui signalait le début de notre variation !

 

 

DCH : Avec tout ça, avez-vous un peu de temps pour respirer et faire autre chose ?

Hugo Marchand : J’aimerais m’enrichir d’apports extérieurs, avoir un groupe d’amis, mais ça demande du temps et de l’énergie que je n’ai pas toujours. C’est un cercle vicieux. Ici on donne énormément, physiquement, émotionnellement, du coup ça nous vide. Or une vie riche à l’extérieur ne peut que nous nourrir et nous apporter un plus sur un plan artistique. Donc j’aimerais vraiment prendre le temps de construire cet aspect de ma vie. Mais tout va tellement vite ! J’aimerais aussi pouvoir aller prendre un cours de chant, voir une exposition, ou même la mer.
Ma famille est toujours à Nantes et je ne peux pas y aller souvent. Mais l’océan me manque, le grand air aussi. Nous avons une maison en bordure de forêt… Alors les grandes villes, la foule, le métro, le bruit… ce n’est pas ce que je préfère, même si Paris offre beaucoup de possibilités culturelles et de rencontres.

Propos recueillis par Agnès Izrine

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Comments

  1. Merci à Agnès Isrine d’avoir permis à Hugo de s’exprimer si justement sur ce qu’il vit, ce qu’il devient , et d’encourager les talents et les faire connaître. Il a été un élève hors du commun, il avait toujours soif d’apprendre, d’une grande exigence à un si jeune âge, comblant son professeur .
    Marie-Elisabeth demaille

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