« Guerrieri e amorosi » d’Edmond Russo et Shlomi Tuizer

Un étrange duo, dont l’un des deux partenaires, même le plus souvent absent physiquement, demeure toujours un protagoniste intensément investi. Présenté dans le cadre d’Art Danse Bourgogne à Dijon, on pourra également le voir très prochainement dans le festival Faits d’Hiver.

 

Un festival dans le festival : Art Danse Bourgogne enchaînait, à rythme quotidien, pas moins de trois pièces en création, pour le lancement de son édition 2015. Dans le public, on observe une très forte composante juvénile, qui réjouit.

La compagnie Affari Esteri est durablement soutenue par Art Danse Bourgogne. Elle y présentait Gerrieri Amorosi en création mondiale. Cette pièce est un duo. Il signale des sortes de séparation, dans le parcours des chorégraphes Edmond Russo et Shlomi Tuizer, qui œuvrent en paire à la tête de cette compagnie. La plus remarquable de ces séparations réside dans le fait que cette pièce est pour eux la première dont ils ne soient pas eux-mêmes interprètes sur le plateau.

 

"Guerrieri e amorosi" @ Tazzio

« Guerrieri e amorosi » @ Tazzio

 

C’est un moment dans leur parcours, alors qu’on apprend par ailleurs qu’Edmond Russo occupe dorénavant un poste d’enseignant au Conservatoire national supérieur de Paris, avec ce que cela signifie de travail de la distance nécessaire à l’exercice de la transmission. Quant au processus de création de Guerrieri e amorosi, on remarque qu’il est passé par des temps de travail séparé de chacun des deux chorégraphes en tête-à-tête avec chacun des deux interprètes. Enfin la création musicale, entièrement originale et réalisée en écho du plateau, s’est faite à distance, technologies aidant par-dessus l’Atlantique, avec la paire new-yorkaise du fameux groupe rock Elysian Fields.

Il y aurait donc toute une logique sous-jacente à constater que Guerrieri e amorosi est une sorte de duo séparé à temps partiel. Très rares sont les moments où ses deux interprètes, Aurore Di Bianco et Yann Cardin partagent physiquement le plateau. Pour l’essentiel même, la composition se sépare en deux solos successifs, d’abord celui de la danseuse, ensuite du danseur. Et les deux parlent d’un moment de « passation », qui marque cette transition.

"Guerrieri e amorosi" @ Tazzio

« Guerrieri e amorosi » @ Tazzio

 

Il se fait alors captivant de constater à quel point, même absenté, l’interprète qu’on ne voit pas continue d’exercer un pouvoir de rémanence, de réminiscence et d’ombre portée sur ce que son partenaire est en train d’exécuter seul.Il se crée un vide peuple d’altérité palpable, sur le plateau finement tendu de sobres bandeaux de tissus en élévation. Cette vibration d’une mémoire toute fraîche du partenaire absenté est une nouvelle occasion de vérifier à quel point une pièce vit, de manière essentielle, dans le regard même de celui qui l’observe. Car le spectateur est ici pour beaucoup dans l’entretien de la dynamique d’un duo, pour bonne part abstraite, quand c’est un danseur en solo qu’il est en train d’observer très concrètement.

Cet effet troublant se renforce du fait que les matières travaillées sont très largement communes aux deux interprètes, tout comme elles portent par ailleurs une marque de fabrique extrêmement reconnaissable comme étant celle d’Edmond Russo et Shlomi Tuizer. Dans ce sens, Guerrieri e amorosi serait une pièce de séparation impossible, une pièce qui reconduit un immuable essentiel et ce défaut de renouvellement constitue sans doute une critique négative qui se peut adresser à la paire des chorégraphes.

Ce qui se perd du côté d’une prise de risque se gagne alors en termes de maîtrise de leur art. Guerriei e amorosi constitue indubitablement un objet précieux, de magnifique facture, et qui ne manque pas de souffle lorsque son énergie défie la puissance lumineuse, parfois presque exaltée, d’une musique qui affronte quelque peu la finesse des traits du geste.

 

"Guerrieri e amorosi" @ Tazzio

« Guerrieri e amorosi » @ Tazzio

 

Celui-ci déploie des corps très ouverts, souvent selon d’amples diagonales, avec beaucoup de respiration intérieure. Mais cette résonance forte est compensée par un goût de la suspension, de la pause, si bien que les segmentations sont très nettes, les énergies incisives, la trace légère et le trait vif. Il y a une qualité de buisson ardent ici, une nuance de vif-argent là, dans cette danse limpide, qu’animent des forces très consistantes de dualité active, saisies dans la dynamique de leur écart dans l’absence, la mise en retrait hors regard, plutôt que par l’insistance du face-à-face.

L’un des risques de la composition séparée du duo pourrait être de suggérer au spectateur de sombrer dans la facilité de la comparaison entre les deux interprètes. A ce jeu, le danseur masculin affiche un lyrisme des nuances, un arrondi de ses expansions très visibles, qui séduisent l’oeil, quand la tenue plus réservée et entière, l’énergie ramassée en profondeur, de sa partenaire, constituent des qualités plus austères, mais non moins appréciables.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 20 janvier au Théâtre Mansart à Dijon dans le cadre du festival Art Danse Bourgogne. Prochaine programmation : les 30 et 31 janvier à Micadanses (Paris), dans le cadre du festival Faits d’hiver.

 

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