Entretien avec Yan Duyvendak

Nous avons rencontré Yan Duyvendak lors de la remise du Prix FEDORA pour sa création Sound of Music.

Yan Duyvendak @ Isabelle Meister

Yan Duyvendak @ Isabelle Meister

Son intervention lors de cette cérémonie, nous avait impressionnés : « À tous les niveaux, la tolérence disparaît et la peur augmente. Le réchauffement climatique et la crise, sont partout autour de nous. Et leurs effets sur la société contemporaine occidentale. Les services publics disparaissent, les budgets diminuent, le pouvoir d’achat et le moral sont en berne, la culpabilité pèse même sur les jours ensoleillés. Nous savons que nous sommes les musiciens du Titanic: nous avons les eaux glacées déjà jusqu’aux genoux et pourtant, nous continuons à jouer, parce que nous ne savons ni ne pouvons rien faire d’autre…. »
Du coup, nous l’avons rencontré pour qu’il nous parle de Sound of Music, « un cauchemar qui rend heureux » créé en collaboration avec Olivier Dubois pour la chorégraphie, Andrea Cera pour la musique, et l’écrivain Christophe Fiat pour le livret.

 

Danser Canal Historique : Le titre Sound of Music rappelle inévitablement le titre The Sound of Music (ou La Mélodie du bonheur en français). Existe-t-il un rapport entre les deux ?

Yan Duyvendak : En fait, c’est une sorte de leurre. Cela n’a aucun rapport, là cela signifie juste « son de la musique ». Néanmoins, ce leurre joue sur plusieurs tableaux. L’idée sous-jacente est de montrer une société, avec ses normes, ses « habitus » où tout paraît en place alors que tout est menacé. Dans The Sound of Music, c’est la montée du nazisme, dans Sound of Music, c’est plus large.

 

DCH : Que mettez-vous dans votre viseur ?

Yan Duyvendak : Tous les problèmes du monde actuel. En fait, nous avons tiré notre trame des thèmes repérés dans des articles que je collectionne depuis 2007 : la santé, l’économie, l’écologie… Mais bien sûr, nous ne pouvons pas aborder tous les problèmes qui font que le monde est en train de sombrer.

 

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DCH : Construisez-vous le livret à partir de cela ?

Yan Duyvendak :  Nous allons faire un « Concept musical », ce qui est un sous-genre de la comédie musicale, dans lequel il n’y a pas une histoire mais des histoires (comme dans Cats, ou Chorus Line, par exemple). Nous nous sommes inspirés également de nombre d’articles notamment leurs titres, que nous avons transposés. Il y a déjà eu en 1933 un musical, As Thousands Cheer, de Moss Hart et Irving Berlin qui était déjà une sorte de comédie satirique dont les sketches étaient tirés des titres journaux ou des actualités juste après la crise de 1929. Nous voulons en ce qui nous concerne,construire une évolution dramaturgique qui vont des causes de ces différents problèmes (l’accélération du temps, la mondialisation,…) , à leurs effets, par exemple l’augmentation du nombre de suicides ou les projections les plus noires sur notre avenir comme celle qui veut que le manque de ressources alimentaires déclenche des guerres civiles… Ce sont des textes très graves, très incisifs sur une musique très entraînante, réalisée par un musicologue qui connaît formidablement bien tous les genres musicaux et qui, du coup, est capable d’échafauder avec nous ce genre d’oxymore dans le spectacle. La forme ne correspond pas à ce que l’on attend, ni à ce que l’on entend. Il y a sans cesse un effet de bascule, une contradiction irréductible entre une nécessité d’esprit critique et un abandon, le désir de se laisser emporter par le spectacle.

 

DCH : Comment va s’insérer la chorégraphie d’Olivier Dubois  ?

Yan Duyvendak : Olivier va travailler à partir des « musicals » qui existent pour en dégager un vocabulaire chorégraphique de base. Ensuite, il va le travailler pour que ces formes en émanent, mais se délitent ensuite au fur et à mesure de l’avancée du spectacle. À la fin, il n’y a plus de paroles, il ne reste que la danse et la musique qui prendront peut-être l’allure d’une danse de la pluie… Enfin, c’est ce que nous sommes en train de mettre sur pied, ça peut encore se modifier.

 

DCH : Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec Olivier Dubois ?

Yan Duyvendak : Nous nous étions rencontrés dans un même festival, à Montréal, avec nos directrices administratives respectives, et quand j’ai commencé à réfléchir sur cette pièce j’ai tout de suite pensé à lui, car j’ai le sentiment qu’il a cette énergie communicative, ce sens du partage entre le public et les danseurs. J’avais envie que Sound of Music arrive à casser le « 4e mur » et qu’il puisse y avoir un véritable échange avec le public.

 

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DCH : Cela vous a-t-il surpris de recevoir le Prix FEDORA ?

Yan Duyvendak : Oui, carrément ! Ce n’est pas ce qui semblait s’annoncer dans l’intitulé de leur concours qui semblait tout de même assez classique. Mais j’ai été touché par les discours des personnes à l’origine de ce Prix le jour de la conférence de presse. La thématique du projet semblait beaucoup les concerner, et je pense qu’ils ont accepté de prendre un risque en nous donnant un prix. Et j’ai apprécié le fait qu’ils veuillent s’ouvrir à des formes contemporaines. Mais on ne s’y attendait pas du tout.

 

DCH : Vous aviez tout de même déposé un dossier ?

Yan Duyvendak : En fait, c’est Vincent Baudriller, actuel directeur du Théâtre Vidy de Lausanne qui l’a déposé. Ça nous faisait beaucoup rire, au départ, car nous avions l’impression de jouer dans la cour des grands avec une structure minuscule.

 

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DCH : Quelle sera la distribution de cette comédie musicale ?

Yan Duyvendak : Pour la création, nous aurons une version XXL. Elle comprendra douze danseurs de Broadway, et dans chaque ville où aura lieu le spectacle, nous travaillerons avec une dizaine de danseurs locaux à qui les danseurs de Broadway transmettront une chorégraphie relativement simple. Nous leur demandons surtout de se reconnaître dans cette image de bateau en train de couler. S’y adjoindront une vingtaine d’élèves danseurs issus d’écoles professionnelles. Pour la Biennale de la danse de Lyon, ce serait idéalement le CNSMD,  et pour Marseille, l’école du BNM, idem aux Pays-Bas. Nous aurons aussi une version XL avec seulement 6 danseurs de Broadway toujours une dizaine de danseurs locaux et autant d’élèves que possible pour les salles plus petites.

L’équipe créatrice est composé de onze personnes – il manque encore la création lumière et le maquillage – et pour l’équipe de production qui est rassemblée dans mon bureau, ils sont quatre. Par contre, le Théâtre Vidy est producteur délégué, c’est donc lui qui porte principalement la production.

 

DCH : Vous aviez déjà monté des productions de cette envergure ?

Yan Duyvendak : Non, jamais, c’est la plus grosse production que j’ai jamais montée. Et pour Olivier aussi.

 

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DCH : Qui va assurer les parties chantées ?

Yan Duyvendak : Les danseurs de Broadway ont une formation particulière, du coup, ils savent très bien chanter. Nous allons essayer de confier les chœurs aux danseurs locaux, si ça ne marche pas, on recourra au play back. De toute façon, nous allons enregistrer les chœurs avec les danseurs de Broadway.

 

DCH : Comment les avez-vous trouvé ? Êtes-vous allé les chercher sur Broadway ?

Yan Duyvendak : Nous voulions absolument des danseurs anglo-saxons car la comédie musicale anglo-saxonne est très différente de la française. Notamment parce que la première est née après le crash de 29 alors que la seconde est née de la vague hippie d’après 68. Donc nous pensions aller à Londres, le plus grand fournisseur du monde en la matière ! Et nous avons vite appris que toutes les productions de musicals anglo-saxons se trouvaient à Hambourg et non à West End. Ils construisent là-bas d’immenses hangars aux couleurs de chacune des productions. Un jaune pour Le Roi Lion, un bleu pour Le Fantôme de l’opéra… qui deviennent des théâtres entiers dédiés à chacune des productions pour leurs répétitions, mise en place, etc.

Donc nous avons contacté une boîte de casting pour nous organiser une audition. Or ils se sont emballés pour le projet. Nous avons donc trouvé les douze danseurs, même si, à un moment de l’audition, nous commencions à nous sentir accablés, ça tournait à la Star Academy !

 

DCH : Cela a dû vous paraître étrange…

Yan Duyvendak : C’est un peu ça, leur monde. Bien sûr, ils venaient pour faire un casting comme ils en font peut-être toutes les semaines. Je me suis rendu compte que l’effet leurre du titre avait dû fonctionner. Quand il n’en est plus resté qu’une trentaine, je leur ai parlé du projet, pensant que ça servirait de sélection naturelle. Mais ils étaient enthousiastes. Pour eux, ça résonnait comme une question actuelle, ils sentaient les choses s’effondrer autour d’eux, ils étaient tous, en un sens, désespérés. Ils n’étaient pas là juste pour danser mais aussi pour se battre parce que ça va couler.

 

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DCH : Qu’avez-vous prévu comme décor ?

Yan Duyvendak : Nous avons demandé à Sylvie Kleiber, qui est architecte, de se lâcher. Elle s’est inspirée des décors de Busby Berkeley. Mais j’ai aussi envie que l’on garde l’idée du bateau qui coule. La scénographie sera modifiée à vue par les danseurs pour signifier l’urgence dans laquelle se trouve notre société. Il est donc conçu comme un jeu de Lego, pour retrouver la même tension et le même paradoxe que celui qui existe dans la musique et la danse. Là, ça jouera entre le « hand made » bricolé mais scintillant et très très beau.

 

DCH : Comptiez-vous sur le prix FEDORA pour boucler la production ?

Yan Duyvendak : Non, nous ne comptions pas dessus, même si nous attendons encore des réponses financières. Pour nous, c’est vraiment un plus, ça va nous rendre la vie plus facile et plus confortable que prévu car la production était très juste. Le musicien nous avait même proposé un salaire peu élevé et comme nous sommes une petite équipe nous avons beaucoup travaillé pour que chacun puisse avoir un salaire digne. Car pour nous, il est hors de question de ne pas payer les écoles ou les danseurs pré-professionnels. Je suis toujours très attentif à cet aspect des choses. Dans ma pièce sur Hamlet, Please, continue ! où je fais appel chaque soir à une autre équipe issue du monde juridique, il était important pour moi qu’ils touchent chacun une rétribution symbolique de 80€. Généralement, ces gens n’ont pas vraiment besoin de cet argent donc nous leur avons proposé que la totalité de la somme qui leur est allouée soit versée à une association du monde du Droit.

 

Propos recueillis par Agnès Izrine

 Sound of Music
Conception: Yan Duyvendak
Artistic assistance: Nicolas Cilins
Libretto: Christophe Fiat
Translation and adaptation: Martin Striegel
Choreography: Olivier Dubois
Choreographer repeater: Michael Helland
Music: Andrea Cera
Vocal training: Sylvie Zahnd
Stage designer: Sylvie Kleiber
Costumes: Nicolas Fleury
Dancers: tba

Production and Management: Nataly Sugnaux Hernandez & Caroline Barneaud (Théâtre de Vidy – Lausanne)
Production assistant: Samuel Antoine
Communication: Ana-Belen Torreblanca
Administration: Séverine Pisani

Lighting designer: tba
Set construction: Atelier Vidy
Technics: Samuel Marchina (Théâtre de Vidy – Lausanne); Stage assistant: tba
Light engineer: tba – Sound Engineer: tba
Dressing: tba – Makeup: tba

Production: Dreams Come True et Théâtre de Vidy – Lausanne
Co-production: Théâtre Forum Meyrin, La Bâtie Festival de Genève, Théâtre Nanterre – Amandiers Pourcent culturel Migros
With the financial support of: 2014 contest winner of Label+ théâtre romand; 2015 contest winner of FEDORA – Van Cleef & Arpels Prize for Ballet; Fondation Casino de Meyrin; Ville de Genève; République et canton de Genève; Pro Helvetia Fondation suisse pour la culture.

 

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