« Mes autres » de Sylvie Pabiot

Sylvie Pabiot procède à une exposition d’elle-même en soliste. En émane une haute sensation d’intégrité

Sylvie Pabiot © Pierre Brye

Sylvie Pabiot © Pierre Brye

Que serait un geste intègre ?

Intègre. Un rien de morale s’attache à ce vocable. On se gardera donc d’en abuser au moment de commenter la danse. Il n’empêche : le solo Mes autres, de Sylvie Pabiot, inspire de saluer comme manifeste d’intégrité, une qualité de mouvement obstinée, qui s’offre entière, pleine, mais se garde, tout à la fois, de tout effet d’expansion, de surlignage ou de vernis. Qualité d’autant plus remarquable que cette pièce procède par exposition de tableaux successifs, à l’évidente dimension picturale, exclusivement centrés sur la personne qui s’y montre.

Sylvie Pabiot se dépeint elle-même dans Mes autres. C’est un moment qui compte dans un parcours où elle a déjà produit bien des pièces de groupe, toutes exigeantes, intelligemment travaillées, mais sanctionnées par des succès publics et institutionnels divers. C’est au cœur de cette démarche parfois éprouvante, que Mes autres opère un retour sur soi. Or le recours au pluriel dans son titre, dit en quoi cette pièce ne se paye pas d’évidences sommaires. Sylvie Pabiot entreprend de multiplier des points de vue sur elle-même, qui la constituent comme un dispositif d’altérités incorporées.

Guillaume Herrmann co-écrit ce solo, à travers une très riche composition lumineuse, qui ménage l’alternance entre les expositions à vue et les passages au noir. La danseuse met ces derniers à profit pour modifier l’emplacement et l’attitude inaugurant le tableau suivant. Cela fonctionne par « cuts« . Souvent, les lumières procèdent de sources (lampes suspendues, boules, etc) que la danseuse peut manipuler elle-même, parfois au plus proche de son corps. En découle un ballet dont les figures incorporent, dans leur propre mouvement, la découpe et l’axe d’un point de vue.

Un corps est une personne – il n’en est pas un objet associé. Dans Mes autres, cette personne est en état de sculpture permanente, qui s’envisage de l’intérieur, sous tensions d’ombres portées, jours rasants, plis fouillés. Au tout début de la pièce, Sylvie Pabiot est allongée, et la lumière blafarde qui la baigne la laisse à l’état de silhouette nimbée, incertaine et floue, tas de matière originelle. On n’en réalise la nudité que progressivement, après l’avoir crue tout d’abord voilée. Il y a de la page blanche en attente d’esquisse.

 

 

Indubitablement, Mes autres se produit comme un catalogue d’images, et cette notion même d’image nous poserait de sérieux problèmes dans bien d’autres pièces de danse. La danse n’est pas un art de l’image, et quand elle s’y rabat, cela procède souvent d’un leurre navrant. Or ici, Sylvie Pabiot construit l’image à la façon d’une dynamique de révélation d’une figure en métamorphose, jamais arrêtée. Par là elle touche au plus près d’un fondamental de l’art chorégraphique.

Assez souvent, la chorégraphe-interprète évolue aussi à vue, d’une pause à l’autre. Elle le fait par de patientes marches, juste des marches, ou encore par de curieuses avancées plaquées au sol, rampant sur le côté, à la façon d’une marche mimée par une personne couchée. Du couché à la position verticale, ce principe de renversement expose toute organisation corporelle comme réponse à son possible inverse. La méditation est appelée dans le regard.

C’est un poème de la conscience d’exister, qui se déroule. Il se compose en temps retenu, lenteur soupesée, déposant des plénitudes sans vernis, avec lesquelles résonnent les sonorités prenantes de Nihil Bordures (prénom, Nihil, et patronyme, Bordures, dont on ne sait s’ils font un pseudonyme, mais qui pourraient bien donner un beau titre alternatif à cette pièce).

Gérard Mayen

Spectacle vu le mercredi 21 janvier à l’Athéneum (Dijon), dans le cadre du Festival Art Danse Bourgogne.

 

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