Soirée Paul, Rigal, Millepied, Lock à l’Opéra de Paris

La soirée Paul, Rigal, Lock interroge avec subtilité  l’histoire et les codes de la danse classique.

« Répliques » de Nicolas Paul, galerie photo de Laurent Philippe

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Ouvrant avec Répliques, la pièce de Nicolas Paul interroge finement la question de « l’image miroir » selon l’expression de Mary Wigman. En effet, le danseur doit faire coïncider en lui la sensation intérieure et le regard extérieur. La danse naît dans cet espace intermédiaire où s’établit par la pratique une adéquation entre l’image idéale – l’image du mouvement “ juste ”- et l’image produite – le mouvement exécuté et éventuellement rectifié en fonction de l’image idéale. Au cours de ce processus, la conscience exacerbée qu’a le danseur de son corps consiste justement à déréaliser le corps pour le faire advenir comme forme abstraite. C’est de cet entre-deux entre lui et l’autre que naît la chorégraphie de Répliques, qui, par ailleurs s’appuie sur la construction sonore de plusieurs partitions de Györgi Ligeti, qui, avec leurs feuilletages et leurs répercussions évoquent ce trouble de la perception intime. De ce fait, la chorégraphie, traduit l’idée d’une vision corporelle fragmentée et incertaine telle qu’elle apparaît dans le miroir pour un danseur, en attirant le regard sur des parties du corps, en subvertissant les perspectives et par là-même ses proportions. C’est à ce titre un vrai travail d’orfèvre qui ne peut laisser le moindre détail au hasard. Tout en transparences et en illusions, renforcées par la belle scénographie de Paul Andreu, ces Répliques créent une sorte de miroitement qui laisse entrevoir un invisible du mouvement.

« Salut » de Pierre Rigal, galerie photo de Laurent Philippe

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Pierre Rigal déconstruit, quant à lui, l’archétype classique à partir du Salut. Jouant la polysémie du mot, qui parle autant de sauver les âmes, que de dire bonjour ou au revoir, il commence par son acception la plus courante au spectacle, soit par l’image de fin. Avec un certain humour, chacun des danseurs, d’âges et de physiques différents,  vient recevoir sa récompense codifiée en matière d’applaudissements avant d’en explorer d’autres sens. Passant du jour à la nuit, d’une géométrie des corps à des agglomérats qui perturbent notre lecture du mouvement, Salut traverse et même inverse l’idée d’une technique de la danse. La fluidité frise la contorsion, les (remarquables) costumes apparemment sobres de Roy Genty qui rappellent même par moment ceux d’Études avec leur alternance de noir et de blanc, finissent par ressembler aux mélanges de bêtes et d’hommes qui peuplent l’enfer de Jérôme Bosch, et seule la plasticité du collectif peut résister à ce chaos qui s’installe – grâce également aux superbes éclairages d’Urs Schönebaum. La partition de Joan Cambon joue comme une réminiscence des ballets qu’ont pu interpréter ces personnages étranges, comme pour souligner les joies et les heurts d’une vie consacrée à la danse. Car dans ce « salut » initial, on distingue bien sûr le soulagement de l’après spectacle, mais aussi la pointe de nostalgie qui pourrait signifier les adieux à la scène, rassemblant dans ce cycle diurne et nocturne, l’ensemble d’une carrière. Cette création très réussie a quelque chose d’un rite de passage, d’une métamorphose, voire même d’une mue, comme les serpents quittent leur peau pour grandir, quand les danseurs laissent derrière eux des éléments de costumes qui restent intacts mais vides. Comme une transfiguration que suppose autant le travail du danseur, quand il apparaît sur la scène… que le mot Salut.

 « AndréAuria » d’Edouard Lock,  galerie photo Laurent Phillippe

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Enfin, Edouard Lock dans AndréAuria nous fait plonger dans l’aspect le plus virtuose de la danse classique revisitée années 90. Plus vite. Plus fort. Plus risqué. Sur la musique pour deux pianos de David Lang, la danse apparaît à chaque fois comme une déflagration. D’une complexité et d’une rapidité inouïe, la chorégraphie semble dissocier – on serait même tenté d’écrire disséquer – les corps dansant. Les croisements et rotations des jambes, qui enchaînent piqués, retirés, entrechats revus et corrigés s’opposent plus qu’ils ne s’accordent avec une gestuelle des bras qui lâchent ce que retiennent les jambes. C’est hallucinant, et Alice Renavand ne peut que nous laisser bouche-bée dans sa première apparition, bientôt rejointe par Valentine Colasante et Héloïse Bourdon, Mélanie Hurel, Lydie Vareilhes puis Fanny Gorse. La chorégraphie des hommes, franchement athlétique, est d’une puissance rare, c’est presque un concours de virtuosité entre Mathias Heymann, Josua Hoffalt, Stéphane Bullion, Germain Louvet et Simon Valastro. Tous, hommes comme femmes ont une acuité dans le mouvement sidérante, et les lumières qui font alterner l’extrême crudité de faisceaux à des noirs brutaux n’est pas sans rappeler les scénographies d’un Forsythe. Sous jacent, le thème que suggère le titre, AndréAuria, prénom d’un travesti, s’inscrit en filigrane quand Alice Renavand endosse le costume de ses partenaires masculins et tente de s’approprier leur gestuelle avant de revenir aux gestes esquissés du féminin. Il y a pourtant une sorte d’ironie mordante voire de charge sarcastique dans ces poncifs attachés au genre, qui ressort comme une critique sans concession d’un romantisme attaché au ballet.

« Together Alone » de Benjamin Millepied, avec Aurélie Dupont et Hervé Moreau, galerie Laurent Philippe

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Au milieu de ce programme en forme de réflexion, finalement, sur la danse et les danseurs, le duo de dix minutes sur une musique de Philip Glass de Benjamin Millepied,  Together Alone tombait un peu à plat. Créé pour Aurélie Dupont et Hervé Moreau (mais blessé et remplacé au pied levé par Marc Moreau), en jean et T-Shirt, ce duo très académique dans sa forme avec portés fluides obligés et ses envolées très lyriques, très proche du style de Jerome Robbins mettait néanmoins en valeur ces magnifiques danseurs. Fallait-il l’ajouter à cette soirée ? Peut-être pas, car il aurait eu sans doute plus d’impact dans un autre contexte… Même si l’intention est plus que louable puisqu’il avait été créé « à chaud » le 12 janvier dernier pour une soirée caritative en hommage aux victimes de Charlie Hebdo.

Agnès Izrine

Opéra de Paris, Palais Garnier, jusqu’au 20 février 2015

Distribution

Répliques

Chorégraphie : Nicolas Paul
Musique : György Ligeti
Scénographie : Paul Andreu
Costumes : Adeline André
Lumières : Madjid Hakimi

Avec : Ludmila Pagliero, Vincent Chaillet, Valentine Colasante, Aurélien Houette, Laurence Laffon, Alexandre Carniato, Jennifer Visocchi, Bruno Bouché.

Salut

Chorégraphie : Pierre Rigal
Musique : Joan Cambon
Costumes : Roy Genty
Lumières : Urs Schönebaum
Assistante du chorégraphe : Mélanie Chartreux
Ingénieur du son : Sébastien Trouvé
Assistante costumes : Adélaïde Le Gras

Avec : Stéphanie Romberg, Marine Ganio, Caroline Robert, Marion Barbeau, Ida Viikinkoski, Lucie Mateci, Caroline Osmont, Sofia Parcen, Jérémie Bélingard, Benjamin Pech, Yann Chailloux, Hugo Vigliotti, Jean-Baptiste Chavignier, Takeru Coste, Pablo Legasa, Axel Magliano

AndréAuria

Chorégraphie : Edouard Lock
Musique : David Lang
Scénographie : Stéphane Roy
Costumes : Liz Vandal
Lumières : John Munro
Pianistes : Denis Chouillet et Nicolas Mallarte
Avec : Alice Renavand, Valentine Colasante, Héloïse Bourdon, Stéphane Bullion, Germain Louvet, Mathias Heymann, Josua Hoffalt, Mélanie Hurel, Lydie Vareilhes, Fanny Gorse, Simon Valastro

Together Alone

Chorégraphie : Benjamin Millepied
Musique : Philip Glass
Lumières : Urs Schönebaum
Pianiste : Elena Bonnay

Avec:  Aurélie Dupont et Marc Moreau

 

 

 

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