Entretien : Makhar Vaziev

Makhar Vaziev par Marco Brescia

Makhar Vaziev par Marco Brescia

À l’occasion de la venue du Ballet de la Scala de Milan dans Giselle, au Palais des Congrès à Paris, nous avons rencontré son directeur, Makhar Vaziev.

Cela fait cinq ans maintenant, que le Ballet de la Scala de Milan est dirigé par un russe, Makhar Vaziev, débauché  du prestigieux Mariinsky de Saint-Pétersbourg par Stéphane Lissner,  alors patron de la Scala. Et l’on comprend pourquoi. Au Mariinsky où il a d’abord fini sa carrière de danseur au rang de soliste, Vaziev avait fait des merveilles. Entre 1995 et 2008, il dirigea d’une main de fer la troupe russe qui vivait sur sa réputation, mais voyait ses diamants bruts littéralement électrisés par les compagnies occidentales. En treize ans, il sut les faire rester en Russie, développant pour ses danseurs un nouveau répertoire néo-classique et contemporain, et leur permettant d’être étoile invitée à l’étranger tout en restant étoile de Saint-Pétersbourg…. Un compromis économique et artistique qui a permis à la Russie de garder et faire éclore  des stars comme Ouliana Lopatkina, Diana Vishneva, Svetlana Zakharova, Farouk Rouzimatov, Leonid Sarafanov…

Nul doute que son cahier des charges était le même en arrivant en Italie. Car le Ballet de la Scala, vivait, lui aussi sur un âge d’or des années 70-80, lorsque Noureev venait danser avec sa partenaire fétiche, Carla Fracci… Mais depuis, la compagnie milanaise s’était rendormie, victime de la toute puissance du lyrique au sein de la Scala, et d’un mode de fonctionnement du ballet très archaïque.
En cinq ans, Vaziev a tenté de faire avancer les choses. Le répertoire s’est élargi avec des œuvres de Forsythe, Balanchine, Ratmansky, Sacha Waltz ou Martha Clarke. Et si la révolution est lente, elle est bien réelle : à voir les danseurs italiens sur scène, comme ils l’ont fait à Paris en dansant Giselle, on se dit que l’esprit est là, même s’il faut encore à la compagnie italienne pouvoir danser bien davantage pour ne plus avoir à recourir à autant de danseurs étrangers.
Rencontre à Paris, avec l’homme qui sait convaincre des artistes d’aller au bout d’eux-mêmes.

 

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« Giselle » par le Ballet de la Scala de Milan @ Francette Levieux

 

Danser Canal Historique : À Paris, vous avez donné Giselle dans la version d’Yvette Chauviré. D’où vient donc cette version forcément ancienne ?

Makhar Vaziev : Elle date des années 50, et était au répertoire de la Scala à mon arrivée. Je l’ai gardée parce qu’elle est extrêmement romantique. Ce n’est pas l’âge qui rend une version démodée, c’est la manière de la danser. Or, un ballet vivant, c’est un ballet qui est régulièrement dansé.

DCH : On sent une influence très russe dans la manière dont le corps de ballet danse cette Giselle

Makhar Vaziev : Vous savez, je suis Russe et cela joue sûrement dans la manière dont je fais répéter les danseurs. Il y a forcément une question de goût et de style qui se mettent en place. Mais n’oubliez pas que l’école russe est directement issue de l’école italienne, donc les liens et influences sont plus nombreux qu’on ne le pense.

DCH : Quelles ont été les principales questions qui se sont posées quand vous êtes arrivé à la tête du ballet de la Scala ?
Makhar Vaziev : Au-delà de la problématique du répertoire à choisir, il faut d’abord savoir qui l’on est. Et si l’on a une école, c’est alors tout le style de la compagnie qui en découle. Or, la Scala possède une école, et pas n’importe laquelle. Il y a donc un style, et ce style est avant tout classique. Ensuite, il y a un public, et il est vrai que le public milanais n’est pas prêt à tout. Enfin, le plus important, ce sont les professeurs dont on s’entoure. Sans une bonne équipe de professeurs et répétiteurs, on ne peut avancer. Entre Laura Contardi, Jean-Philippe Halnaut, Olga Chenchikova, Vladimir Derevianko et plusieurs professeurs invités, les danseurs sont parés, et c’est aussi grâce à eux que le niveau du Ballet a considérablement progressé.

 

 

DCH : L’une des grandes problématiques de la Scala, c’est le fait que les danseurs ne dansent pas assez, et que l’âge de la retraite est très tardive.  Avez-vous résolu ce problème ?

Makhar Vaziev : Oui, fort heureusement. À mon arrivée, les garçons partaient à la retraite à 52 ans, et les filles à 47 ans. Ce n’était une bonne chose pour personne. Pas même pour les plus âgés, qui restaient sans avoir grand chose à faire… Depuis quatre ans, l’âge de la retraite est le même pour tous : il est fixé à 45 ans, ce qui est raisonnable, je trouve.

DCH : L’autre problème, c’est aussi le nombre de spectacles que vous donnez…

Makhar Vaziev : Oui, et ce n’est toujours pas optimal. Nos 85 danseurs donnent 60 spectacles par an à la Scala, là où je voudrais en donner au moins 90. Mais que voulez-vous, le lyrique est vraiment ce qui coule dans le sang des Italiens.. Il est difficile de s’imposer dans ce cas de figure…

 

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Svetlana Zakharova dans « Giselle » @ Francette Levieux

 

DCH : Pourquoi avez-vous besoin de faire venir tant de danseurs invités en tête d’affiche ?

Makhar Vaziev : Mais Svetlana Zakharova, par exemple, est étoile de la Scala à part entière ! Danser sans invités extérieurs, cela veut dire que l’on peut aligner de grands solistes, et cela demande du temps. J’en fait monter quelques uns, peu à peu.

 

DCH : Le nouvel intendant , Alexander Pereira a dit qu’il n’aimait pas le ballet. Comment allez-vous cohabiter avec lui ?

Il vient d’arriver et nous allons bien voir. Mais je crois qu’il n’ignore pas les goûts du public milanais, et qu’il sait ce qu’il veut voir….

DCH : Quels sont vos prochains projets ?
Makhar Vaziev : Nous allons co-produire une Belle au Bois dormant d’Alexei Ratmansky avec l’American Ballet Theatre de New York, je trouve que Ratmansky possède cette incroyable capacité à raconter une histoire par la danse, avec un style plein d’élégance et d’humour (et Prix FEDORA pour la danse NDLR). Nous aurons également une Cendrillon du chorégraphe italien Bonzetti , et le Cello Suite de Heinz Spoërli.

 

DCH : Comment faire pour que la Scala redevienne dans le Top 5 des meilleures compagnies mondiales ?

Makhar Vaziev : Il me faut du temps. Du temps pour faire grandir de nouveaux solistes, changer les états d’esprit, et travailler….
Propos recueillis par Ariane Dollfus
http://www.teatroallascala.org

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