« Le Chant de la terre » de John Neumeier

Dernière création de John Neumeier pour le Ballet de l’Opéra de Paris, ce Chant de la terre s’avère plutôt décevant.

Le Chant de la terre est une œuvre déchirante, surtout le dernier lied, Der Abschied (L’Adieu), d’une puissance dramatique peu commune. On sait qu’au moment où Mahler compose cette œuvre, il vient de perdre sa fille, et écrit à Bruno Walter « je vous dirai seulement que j’ai perdu d’un seul coup toute la lumière et la sérénité que je m’étais conquises, que je me trouve face au vide, et qu’à la fin d’une vie, je dois réapprendre à me tenir debout et à marcher ». L’œuvre sera d’ailleurs créée par Bruno Walter six mois après la mort de Mahler.

 

Galerie photo Anne Ray : Mathieu Ganio et Laetitia Pujol, Mathieu Ganio

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 

Alors, bien sûr, il y a ces vers composés à partir de poèmes chinois de la dynastie Tang, mais la musique nous dit que le propos est tout autre, et met en jeu les pulsions de vie et de mort, le deuil, l’intensité du regret.

John Neumeier, à la tête du Ballet de Hambourg depuis 1973, est un chorégraphe profondément spirituel, pour ne pas dire mystique. Sa chorégraphie est donc assez proche d’une vision de la mort en quête d’éternité. Et il y a quelque chose d’une antichambre du paradis, dans la scénographie grandiose qui place sur la terre (et le plateau) les « vertes prairies » et aux cieux (dans les cintres) un au-delà de nuées et de limbes éternels, tandis qu’une lune nous indique la course du temps par ses transformations. La gestuelle est, d’une certaine façon, dans ce même registre, on voit passer Nolwenn Daniel en mater dolorosa habillée de bleu céleste, les ensembles ont des allures de pieuses procession, les duos ou trios, si ce n’est quelques sauts qui font voler les robes, restent au bord de l’émotion, pleins de retenue pour ne pas dire componction.

Galerie photo Anne Ray : Laetitia Pujol, Mathieu Ganio et Karl Paquette, Karl Paquette, Léonore Baulac et Fabien Révillon, Dorothée Gilbert et Florian Magnenet, Dorothée Gilbert

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 

Les costumes sont disparates, jean pour les garçons, robes longues et fluides pour les filles. Pourquoi cette différence de traitement ? Place-t-il les danseuses dans le transcendant et les danseurs dans l’immanent ? Mais le pire est atteint que la Chine s’en mêle et que gilets et tuniques viennent s’insérer dans une improbable cérémonie du thé.

Pourtant John Neumeier est un grand chorégraphe. Il le prouve à plus d’un moment de la pièce, où soudain, on est transporté par la subtilité d’un porté, la précision d’un détail. Mathieu Ganio, et Laetitia Pujol sont magnifiques, même si le rôle principal a été très largement attribué à Ganio. Laura Hecquet et Vincent Chaillet, arrivent eux aussi à faire ressortir quelques moments de grâce. Par contre, les ensembles semblent avoir manqué de temps pour une chorégraphie aussi précise. A-t-il été submergé par son amour de Malher et le côté solennel de son sujet ? A-t-il voulu trop en dire – en intégrant l’Extrême-Orient du livret – tout en ne voulant pas céder à la narrativité ? Et surtout a-t-il été servi suffisamment bien par la musique ?

Galerie photo Anne Ray : Fabien Revillon et Audric Bezard, Nolwenn Daniel, Sae Eun Park et Audric Bezard

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 

En ce qui nous concerne, nous avons peu apprécié le prologue inutile interprété au piano qui paraphrasait le sixième et dernier chant. La direction d’orchestre de Patrick Lang semble ôter toute profondeur à la partition tout en accentuant un « unisson imprécis » qui fait la part belle aux harmonies les plus claires au détriment des instruments plus sombres qui sont ici « gommés », et en ajoutant des silences qui rompent totalement l’unité de cette œuvre, pourtant destinée à être une symphonie. Du coup, le chant est noyé dans cette interprétation. Au point que l’on peine parfois à en suivre la ligne mélodique. Et le fait d’avoir choisi un baryton plutôt qu’une contralto contribue à renforcer cette impression que l’on a vidé ce Chant de la terre de toute émotion vraiment poignante et sombre. C’est dommage.

Agnès Izrine

24 février, Opéra de Paris, salle Garnier

Chorégraphie : John Neumier
Musique : Gustave Mahler
Assistant décor :Heinrich Tröger
Assistant lumières : Christophe Bouteloup
Assistants du chorégraphe : Laura Cazzaniga, Janusz Mazon
Avec : Mathieu Ganio, Laetitia Pujol, Karl Paquette, Nolwenn Daniel, Muriel Zusperreguy, Fabien Révillon, Laura Hecquet, Vincent Chaillet, et le Corps de ballet de l’Opéra de Paris.

Burkhard Fritz, ténor et Paul Armin Edelmann, baryton.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :