« La collection Lise B. » de Fabrice Dugied

La parole et le regard cardinaux de la critique Lise Brunel inspirent un travail d’exploration archivistique passionnant – et une traduction scénique plus empesée

Née en 1922, décédée en 2011, Lise Brunel fut une critique de danse toute d’acuité et d’engagement. Nous n’étions que provincial balbutiant dans ce domaine, lorsque son arrivée chaque été pour le festival apportait encore un peu plus de soleil sur Montpellier. C’est à dire qu’à l’inverse de nombre de ses collègues mondains parisiens, cette dame au regard malicieux restait toute d’attention bienveillante pour les plumes du cru.

Galerie photo : Laurent Philippe

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Si on l’écrit ce dimanche 8 mars 2015, c’est parce qu’on n’est pas sûr qu’il n’y ait là que trait de caractère et anecdote. Car la veille, samedi 7 mars, on découvrait l’exposition La collection Lise B., qui ouvre la Biennale de danse du Val-de-Marne. Déjà on y tomba nez à nez sur la performeuse américaine Simone Forti, qui partage exactement cette même attitude d’être dans sa vie comme dans son art, sans barrière aucune, et c’en est à chaque fois un signe de joie.
Puis on eut l’occasion de relire maints écrits de Lise Brunel. Et on y fut frappé par une absolue limpidité avant toute chose. La critique opère principalement dans les années 70 et 80, toutes à l’atmosphère d’un univers chorégraphique en train de s’ébranler. Tout est à découvrir, à observer, à décrire. Lise Brunel le fait avec une limpidité où l’acuité de regard le dispute à la clarté de formulation.

Galerie photo : Laurent Philippe

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Il y a là sans doute un ton conforme à un moment premier d’un art ; mais probablement encore une éthique de l’engagement, qui se garde de submerger à son profit les œuvres dont elle témoigne. C’est à réfléchir, même si, par la force des choses, quelques décennies d’évolution plus tard, les approches auront tendu à s’épaissir et se complexifier entre temps.

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Lise Brunel était par ailleurs une grande collectionneuse, de ses propres notes, feuilles de salle, affiches, articles signés par d’autres qu’elle, photographies de scène, etc. Il y a là un fond d’une richesse inouïe. Son fils, Fabrice Dugied, lui-même artiste de la danse depuis longtemps soucieux des questions de mémoire et de transmission, s’est donné les moyens de le valoriser.
Il a conduit cela aux côtés de Claude Sorin, qui cultive la mémoire de la danse via une fine pratique de l’archive sonore (et Lise Brunel conservait aussi ses cassettes audiophoniques d’interview) ; également de Ninon Steinhausser, doctorante au département danse de l’Université Paris 8, avec pour objet d’étude l’écriture critique en danse.

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La convergence de ces trois registres d’implication et de compétence débouche sur une exposition captivante, qui exige le temps de l’examen des documents,. Cela fourmille d’une masse inouïe de documents, très savamment orchestrés par axes thématiques, stylistiques, sémantiques, iconographiques, etc. Ce travail est remarquable.
Il se complète d’une forme scénique, que nous aurons peut-être entourée d’une attente faussée. On était excité à l’idée que résonne en écriture de plateau le travail de l’écriture critique, selon des modalités vertigineuses, toutes à inventer. Or le titre le dit bien : c’est La collection de Lise B. qui là aussi s’expose, d’une autre manière.

Galerie photo : Laurent Philippe

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À travers elle, le parti aura été de faire saisir les fondamentaux qui se jouèrent dans le paysage chorégraphique de l’Hexagone dans les années Lise Brunel. C’est savamment conduit, avec moults extraits et essais de danse. Des interprètes féminines de forte maturité – Brigitte Asselineau, Mié Coquempot, Edwige Wood – y apportent une densité très appréciable  (ce qui n’enlève rien aux mérites de leurs partenaires masculins, les plus jeunes Camille Ollagnier et Ashley Chen). L’invitation faite à Meredith Monk, de composer une musique originale, est aussi des plus heureuses.

Galerie photo : Laurent Philippe

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Il n’empêche : ce volet de l’entreprise n’esquive pas les périls de la déférence, l’application un rien scolaire, le respect obligé. Ce manque d’audace, un rien empesé, s’illustre dans l’étrange statut d’un mobile qui occupe la moitié de la scène, en beaux chapelets de photographies originales d’époque, dans des formats interdisant toute lecture au spectateur.
Vénère-t-on la trace ? Ou fait-on vivre un esprit ? En la présence – évoquée ci-dessus – de Simone Forti, nous est revenu le souvenir d’avoir assisté, le 19 décembre dernier, en pleine semaine à midi, dans un vétuste théâtre du Midtown new-yorkais, à une improbable session publique de composition instantanée, autour de Poo Kaye et Yoshiko Chuma. On s’y rendit presque à reculons, de peur de tomber dans une célébration incantatoire des mannes du Judson, comme on sait trop bien le faire de ce côté-ci de l’Atlantique. Or cette troupe d’une douzaine de performers courant allègrement jusqu’aux 75 ans tassés, tous amis et disciples des Halprin et Forti, nous firent vivre un moment juvénile d’une fantaisie actuelle de toute acuité.

Galerie photo : Laurent Philippe

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C’est très différent. Samedi à la Biennale, un gag aussi désolant qu’involontaire a voulu empêcher que fonctionnât une caméra censée restituer en grand format des détails de documents archivistiques. Au bout du compte, cette regrettable facétie technique vint rappeler – non sans quelque pertinence – à quel point le travail de la mémoire passe aussi par la légèreté de ses trous, ses absentements, ses imprévus au présent.

Gérard Mayen

8 mars 2015, La Briqueterie, Ivry-sur-Seine, dans le cadre de la Biennale de danse du Val-de-Marne

La collection Lise B. sera reprise samedi 14 mars à 18h30 au Théâtre Paul Eluard de Bezons, toujours dans le cadre de la Biennale de danse du Val-de-Marne.

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